Expositions incomming

samedi 25 juin 2011

Essaouira : couleurs et musiques et encore couleurs et musiques !

Essaouira vibre en ce moment, domptée, envoûtée par des musiques d’Afrique car de toutes les musiques du monde, celle qui vient du continent africain est à l'honneur : le 14e festival d'Essaouira 2011 a commencé, ce vendredi, dans la cité marocaine.
Sons gnaouas, avec un rien de jazz et de pluridisciplinarité avec de la peinture, des ateliers écologiques et même des sports nautiques, tout pour séduire les Souiris (habitants d'Essaouira) et les visiteurs venus d'autres contrées... et aussi l'artisanat marocain pour ceux qui veulent engranger quelques souvenirs traditionnels marocains.

Des dizaines d’artistes comme Baba Sissoko ou le groupe Salif Keita du Mali, celui de K’naan des Usa, le Trilok Gurtu de l’Inde, les grands interprètes gnaouis (Maâllems) Mahmoud Guinea d’Essaouira, Mohamed Kouyou de Marrakech, font battre les cœurs d’avec des sonorités qui fusionnent la lumière artistique avec celles du soleil et des lampions du soir.

-Jusqu’au 26 juin 2011-




vendredi 24 juin 2011

Sidi Tahar Haddad ou la Crucifixion de l’innovateur dans le monde arabe (2)



Par Moncef Bouchrara

Comme écrit précédemment, lors de la première partie de ce dossier, Arabian People & Maghrebian World propose, pour la première fois dans ses colonnes, une étude partielle de Moncef Bouchrara, Tunisien, sociologue, philosophe mais aussi ingénieur-conseil, consultant international spécialisé dans les questions de l’emploi en Méditerranée et enseignant pendant près de trente ans en Tunisie. Il est conférencier spécialiste de l’univers de l’économie industrialisante, auteur de communications comme « Esprit d’entreprise, féminin et politique », de « Sfax, ‘capitale’ de l’industrialisation rampante » (publiée dans la revue Tiers-Monde, Tome 30, n° 118), « La défaite du Savoir en Méditerranée » présentée au Congrès « World Med » d’avril 2002 et publiée dans la revue Sciences sous le titre de «La construction sociale d’un espace technologique méditerranéen». Moncef Bouchrara s'intéresse et contribue également aux questions philosophiques dans le monde arabe.

Dans cet ordre d'idées, nous avions opté pour la publication partielle de son étude sur le penseur, poète et syndicaliste tunisien Tahar Haddad et si nous le faisons, c’est parce que cette contribution ouvre des voies à la réflexion sur la culture et la politique culturelle, sur les idées dont le Maghreb et le Monde arabe ont besoin, particulièrement en cette période de remises en question où acteurs culturels, humanistes, sociologues tentent de sortir de l’état cataleptique dans lequel ils se trouvent depuis plusieurs décennies.

La pensée de Tahar Haddad est certainement à l’ordre du jour et sa relecture intervient fort à propos.

Nous avons donc pu prendre lecture de deux chapitres sur la pensée de  Tahar Haddad. Le deuxième volet de cette édition propose une réflexion sur ce que peut être une République reformulée, dans le sillage des principes universels des Droits de l’Homme et, par extension, des « consensus culturels et sociaux arabes autour de valeurs fondamentales nouvelles » et, a fortiori, en fonction des « nouvelles formes de maternances, des maternances non seulement biologiques, mais aussi des maternances sociales et culturelles », ce dernier point étant vu dans le troisième et dernier volet du dossier qui sera publié tout prochainement.

Le lecteur pourra joindre l’auteur via le contact mis en fin de lecture.

III - Il n’y aura pas de Nouvelle République sans Nouvelle Société
L’aventure historique moderne tunisienne, l’existence aujourd’hui de la classe moyenne tunisienne, exceptionnellement large, qui porte encore culturellement cette aventure, ont été rendues possibles grâce à la victoire politique de ce que l’on a appelé les Néos sur les Archéos, entre 1934 et 1939. Cette victoire a été celle de la stratégie qui avait énoncé que le changement provenait plus sûrement de la mobilisation des masses plutôt que de celle des notables, de la mobilisation de tous plutôt que de celle des élites. Cette bataille a vu la victoire de la notion de mobilisation du plus grand nombre sur celle de l’élitisme. C’est cela qui est Néo.

Le Néo, c’est l’idée nouvelle et le concept, nouveaux pour l’époque, de la notion du « plus grand nombre », de la nécessité de mobilisation du plus grand nombre. Tahar Haddad était le penseur avant l’heure des Néos. Par ses prises de position, ses articles, son compagnonnage avec Mohamed Ali Hammi (fondateur du Syndicalisme tunisien et premier syndicaliste arabe), Il avait été, entre 1923 et 1934, la voix avant-gardiste par excellence des Néos qui devaient arriver plus tard et de ceux qui ne se reconnaissaient pas encore officiellement comme tels. En fait, Tahar Haddad a été le premier des Néos, précédant Habib Bourguiba lui-même et ses camarades, fondateurs du Néo-Destour. Tahar Haddad est le père caché, le père innovationnel, le père non reconnu de l’idée d’égalité des chances et de l’égalité des hommes dans la société tunisienne d’aujourd’hui. Nous n’avons pas compris comment l’idée d’égalité entre les hommes avait culturellement cheminé en Tunisie pour préparer l’institutionnalisation ultérieure de la République et de ses fondations socialement et culturellement construites. Aujourd’hui, il convient de se livrer à un approfondissement de l’entendement culturel de la République. Cette herméneutique de la notion de république est un chantier à rouvrir, car elle est elle même un support de la compréhension plus profonde de ce par quoi les hommes sont égaux. L’importation des principes universels des Droits de l’Homme, encore une fois, ne nous exempte nullement de notre travail sur nous mêmes pour comprendre ce qui servirait de support et de règle pour cohabiter, pour exister comme communauté. Nous ne devons pas nous suffire du poids du passé pour définir nos identités mais nous définir par nos aspirations à être.

Tahar Haddad n’a pas eu de continuation biologique, de descendance biologique pour perpétuer son nom. Il n’existe ni un fils biologique ni une fille biologique de Tahar Haddad. Tahar Haddad n’a ni eu le temps de vivre décemment sur le plan matériel, ni le temps de jouir du plaisir commun de fonder une famille. Jusqu’à ses derniers jours sa mère lui demandait quand il se mettrait à gagner de l’argent comme tout le monde. Et Tahar Haddad répondait toujours « Bientôt, très bientôt, Ma mère, je te le promets ! ». Tahar Haddad a sacrifié sa jeunesse à imaginer un meilleur avenir pour les enfants des autres, ceux là mêmes qui le rejetaient, le raillaient et l’insultaient. Aujourd’hui, d’une certaine façon, opportunistes par réflexe, nous prétendons tous être ses enfants, tels qu’il les a rêvés. Nous croyons avoir ainsi récupéré son héritage. Mais nous ne sommes ni vraiment, ni complètement ses enfants, comme il nous avait rêvés, autonomes, inventeurs de nous-mêmes, aussi libres par rapport à nos capacités créatrices qu’il l’avait voulu et désiré. Nous sommes les enfants incomplets de Tahar Haddad, ses enfants illégitimes. Tahar Haddad avait rêvé que nous serions tous et toutes des « aristocrates », des émancipés, égaux dans les chances d’énoncer l’innovation, au profit de notre communauté comme de nous-mêmes. C’est cela, aujourd’hui, l’illustration la plus adéquate de l’égalité des chances entre les êtres humains. Or, cette égalité des chances dans l’énonciation de l’innovation, nous ne l’avons pas encore atteinte, pire, nous la combattons, pour la simple raison que nous ne croyons pas à nos propres capacités créatrices, celles de chacun et celles de tous. Nous sommes, répétons le, les descendants symboliques illégitimes de Tahar Haddad, c’est pourquoi nous avons tant de difficultés à perpétuer son esprit, à reproduire son modèle, à réparer complètement le crime qui a été commis contre lui par nos pères et nos grands-pères, et en définitive, à dépasser sa fin ignominieuse.

En définitive, nous sommes toujours coupables de crucifixion de Tahar Haddad. Cette légitimité complète du titre d’enfants de Tahar Haddad, le remboursement de notre dette envers lui, le rachat du crime de nos parents et grands parents à son égard, nous ne les atteindrons que quand il n’y aura plus, en Tunisie comme dans le monde arabe, d’autres Tahar Haddad isolés, moqués, dépouillés du bénéfice de leurs idées nouvelles, au profit de plagiaires appartenant à des Nomenklaturas de circonstance, à commencer par certaines nomenklaturas universitaires. Rappelons-nous qu’une communauté qui n’a pas d’horloge parlante, ne peut pas se donner rendez-vous, et ne peut pas se réunir autour d’un lieu. Ce lieu, symbolique, est d’abord une projection collective. Il est la manifestation d’un désir, du désir commun d’être ensemble. Une communauté qui n’a plus de rêve collectif qui lui reste encore à réaliser, n’a plus de destin historique, ne peut aller nulle part et finit par tomber en morceaux. Faire semblant aujourd’hui, de croire que les seules valeurs de solidarité sociale ou de nationalisme pur et dur peuvent tenir de ciment exclusif à une société, est une vue étroite. Faire semblant de croire que seuls les jeunes d’aujourd’hui ont des désirs d’avenir collectifs est une négation du désir collectif d’être. Cela est significatif de notre sous-compétence en matière de désir d’être en tant que nation et en tant que communauté.

Il nous paraît urgent, aujourd’hui, de redémarrer la refondation du consensus républicain tunisien et la plupart des consensus culturels et sociaux arabes autour de valeurs fondamentales nouvelles. Nous devons reconfigurer le jugement méprisant ou craintif que nous portons sur nous-mêmes et les uns sur les autres.

"Thalathoun" (Trente), film de Fadhel Jaziri
mettant en scène des figures de l'Histoire
de la Tunisie dont T. Haddad (sorti en 2008).
Le principe de l’égalité des chances entre les hommes, qui se concrétise en un projet pratique de société ensuite, a besoin d’une réinterprétation permanente afin d’être constamment refondé et resignifié. C’est ainsi qu’il arrivera à être adapté à la modernité et à l’Histoire. Car qu’est que l’Histoire ? L’Histoire, c’est la révision continue du jugement de l’homme sur lui-même. Et l’homme ne finit pas de se revaloriser à ses propres yeux. Nous devons être conscients que nous ne pouvons exister et nous coordonner en tant que communauté agissante, que lorsque nous avons toujours un programme d’espoir à atteindre, un programme motivationnel commun. Or, ce n’est pas le passé qui fonde l’identité agissante d’un groupe humain, mais le désir, un désir fort d’être ensemble qui reste à réaliser. Si nous fondons la notion de République sur des repères du passé, nous l’enterrerons. Elle ne sera qu’une coquille, un symbole vide. Comment réinventer une République ? Autour de quoi ? Autour de quelles valeurs ? Autour de quels refus ?

Nous devons tous aujourd’hui d’être ce que nous sommes, individuellement et collectivement, à cette aspiration profonde, à ce désir fou, du petit peuple tunisien, de nos grands-parents dès 1934, de parvenir un jour à l’égalité des chances par la promotion sociale, par l’éducation, par la promotion économique. Ce désir et ce rêve les ont réunis, mobilisés et galvanisés pour parvenir à l’indépendance du pays. Les Tunisiens doivent leur progrès économique, aujourd’hui, par rapport à leurs voisins, à l’enracinement sociétal de ce rêve, de ce désir et à la pérennité culturelle de l’esprit Néo. Cet esprit Néo, né dans les années 30, entre Bab Souika (quartier populaire de Tunis) et Ksar Hellal (petite ville du Sahel tunisien), entre villes et campagnes. Le consensus tunisien s’est implicitement et secrètement noué là. Aujourd’hui, le principe de communauté vivant pacifiquement en égalité est en danger d’obsolescence. Or, ce rêve sera peut être bientôt épuisé, car il sera devenu une réalité acquise banale. Nos enfants iront tous à l’Université. Quel sera alors le programme, le contenu de la Passion de l’Egalité tunisienne ? Passion considérée elle-même comme un outil de référence de la démocratisation du monde arabe ? Quel sera le contenu de cette passion qui a été le principal moteur de l’aventure historique moderne ? Quels désirs d’être ensemble, quels rêves de futur sociétal, quels objectifs pourraient se donner les Arabes et les Tunisiens en particulier, pour continuer à courir ensemble, vers les mêmes objectifs, à former encore une communauté, quand nous ne pourrons plus asseoir notre union sur la haine de l’autre ? Quand nous ne pourrons plus utiliser la figure de l’Occidental, de l’Israélien ou l’Américain et de l’Autre, en général, pour justifier notre absence de changement culturel ? Quand ils ne seront plus des ennemis de circonstance ? Avec quel contenu, les Arabes et les Tunisiens, en particulier, doivent-ils approfondir la notion d’égalité des chances, pour qu’ils puissent continuer à entretenir un consensus, une intelligence collective face aux événements du monde, sans avoir à passer par l’intermédiation automatique de l’ennemi extérieur ? Les Arabes n’ont pas enfanté de Mahatma Gandhi moderne. Ils n’ont encore pas apporté à la civilisation un message de paix. Non pas qu’il n’existe pas au plus profond d’eux-mêmes un désir de paix, mais parce qu’ils n’ont pas eu la force d’élire un énonciateur représentatif de leur désir profond de paix. Les arabes doivent inventer leurs propres modèles culturels de bonheur avant de reprocher aux autres leurs malheurs, les injustices dont ils se plaignent.

Rappelons-nous, donc, pourquoi Tahar Haddad a été puni, voire crucifié par l’ensemble de la société de son époque : parce qu’il était né à El Hamma de Gabès, petit village du Sud, et non à Tunis, la capitale; parce qu’il était autodidacte; parce qu’il n’était pas assez diplômé par l’Université, ni adoubé par les mandarins ou les notables zeitouniens de l’époque, exclusivement originaires de Tunis. Il n’était donc pas jugé qualifié pour énoncer l’innovation. Le futur contenu du concept de l’égalité des chances dans le monde arabe, c’est précisément le droit de chacun à énoncer publiquement l’innovation, sans discrimination préalable aucune de statut. C’est ainsi que les Arabes rentreront dans la culture de la paix civile. Cette égalité des chances à l’énonciation de l’innovation est beaucoup plus difficile à réaliser que le simple progrès économique, car elle exige la remise en cause permanente des positions acquises par les élites. Or, l’élitisme n’a pas fini de se pérenniser dans la Tunisie moderne. Le mandarinat n’a pas fini de renaître de ses cendres. Le spectre et le démon Archéos ne finissent pas de renaître chez les enfants des Néos (à suivre).
Moncef Bouchrara

Note : Pour recevoir l’étude complète sur Tahar Haddad et faire part de vos réactions, adresser un mail à : moncef.bouchrara@wanadoo.fr



mardi 21 juin 2011

Clin d’œil : Rabat, sous l’objectif de Nicolas Cubaynes

Youssoufias - Photographie de Nicolas Cubaynes.
Reproduction interdite.
« Rabat » au détour d’une ruelle, entre divers chantiers de construction, captation d’un regard et, ailleurs, vallée du Bou Regreg ou cité fortifiée des Oudayas, le photographe français Nicolas Cubaynes montre le chemin que prend son objectif, soucieux de vérité dans sa simplicité et dans sa complexité.

C’est dans cet enchevêtrement de lignes de vie, qu’il explique : « Que ce soit dans la rue ou lors d’un travail documentaire, je suis avant tout intéressé par l’homme.
A Paris où dans les autres grandes villes traversées à pied lors de mes voyages, je suis à la recherche d’instants de grâce éphémère à fixer sur pellicule. Dans la photographie de rue, ce qui compte est de combiner une construction graphique et une histoire, histoire qui la plupart du temps n’a jamais existé.
En photographie documentaire, il faut au contraire ne pas laisser trop de place à l’imagination des lecteurs. Par l’intermédiaire des gens, je cherche à dresser le portrait d’un lieu. Je discute avec ceux qui, je pense, feraient de bons sujets. J’écoute, j’explique.
J’attends le moment opportun... »

Le vernissage de l’exposition « Rabat » aura lieu, ce samedi 25 juin 2011, de 18h à 20h30, à l’IReMMO (Institut de Recherche et d’Etudes Méditerranée Moyen-Orient) et l'exposition durera du 25 juin au 10 septembre 2011.

iReMMO
5, rue Basse des Carmes, 75005 Paris (Maubert-Mutualité)
Tél. : (+33) 01 43 29 05 65
E-mail : iremmo.sg@gmail.com

mardi 14 juin 2011

Clôture du 17e festival des musiques sacrées à Fes

Sous la voûte bleue sombre déversant sa nuit sur l'antique ville de Fes, le 17e festival des musiques sacrées du monde a entonné ses dernières notes spirituelles pour la saison, ce dimanche 12 juin 2011, après une semaine d'intenses émotions...

Lorsque des voix s'élèvent en crescendo sur un "Ghazali" partagé entre voix venues de ces profondeurs de l'âme, musulmane, israélite, enchaînant sur les sonorités somptueuses d'une autre voix, celle-là arménienne, l'on se sera dit : l'étape valait bien la peine, qu'elle emprunte les vieilles ruelles pavées de Fes ou les flots mousseux de la Méditerranée.

En-deçà et au-delà, les sagesses du monde se sont élevées au-dessus des fracas sanglants de la Planète qui oublie, chaque jour et un peu plus, de donner plutôt que de prendre.

"Ô Toi qui emmène l'Aimé vers Jérusalem..." lança une voix dans la Nuit et le derviche tourna, lui, autour de son Centre de lumière...


jeudi 9 juin 2011

La lampe de chevet : "Losing touch. Beyrouth des petits métiers"

Les Editions Tamyras viennent de sortir "Losing touch. Beyrouth des petits métiers" de Diane Mehenna et Marielle Khayat. Une sorte de chemin intimiste pour arriver jusqu'au coeur des Beyrouthins, une manière d'aimer un peu plus le Liban. Les photographies de Paul Gorra apportent leur touche pour rendre plus vivants les portraits des artisans et petits commerçants, une autre façon de garder un souvenir impérissable de ceux-là qui risquent, un jour, de disparaître...
... parce que les grands ensembles se développent, laissant peu la place à ce qui donne une âme à une ville, dusse-t-elle être la capitale. Or, Beyrouth a donné plus de son coeur que n'en donneraient les gratte-ciels, comme ce livre, miroir d'une pérennité faisant toute la différence entre la mégapole sacrifiant à la modernité, nécessaire peut-être, mais sans charme...  et le Beyrouth ciselé d'avec les talents des petits métiers et commerces...

Une signature a lieu le 23 juin 2011, à partir de 17 heures, au 10 impasse 384, rue Pasteur - Station Coral. Les Editions Tamyras souhaitent apporter leur aide en offrant la collecte de cette vente-dédicace aux petits commerces beyrouthins.

mardi 7 juin 2011

MédiTalents : appel à candidatures


MEDITALENTS a pour objectif de soutenir l’émergence de jeunes créateurs, cinéastes du sud et de l'est de la Méditerranée, du Maroc, d’Algérie, de Tunisie, du Liban et d’Egypte (en 2011). Devenir cinéaste, concepteur et réalisateur de longs métrages et d’œuvres audiovisuelles requiert un long et important travail de formation. MEDITALENTS souhaite aider les nouveaux cinéastes du Sud à développer leurs projets - tant au niveau de l’écriture, de la réalisation ou des techniques de production – et à faciliter leur accès au marché cinématographique.

MEDITALENTS propose un atelier de formation, lieu de transmission de savoir-faire aux talents du Sud sur toute la chaîne de création des films. Cet atelier se propose d’aider à parfaire leurs compétences artistiques, et vise à faire émerger jusqu’à 12 talents méditerranéens en accompagnant le développement de leur premier projet de long métrage.

MEDITALENTS relève plusieurs défis :
- L’ACCOMPAGNEMENT DES NOUVEAUX TALENTS DU SUD, par un transfert d’expertise efficace grâce à une formation continue apportée aux scénaristes et réalisateurs participants.
- L’EMERGENCE DE LIENS TRANSMÉDITERRANÉENS ARTISTIQUES, de production, de distribution et de diffusion qui se créeront au fur et à mesure des ateliers.
- LA CONTRIBUTION AU DIALOGUE INTERCULTUREL, en accompagnant des réalisations qui portent un regard et une perspective sur le monde de demain.

MEDITALENTS est un Atelier Cinéma Transméditerranéen francophone à périodicité annuelle qui comprendra, pour chaque annuité, plusieurs sessions d’écriture et de réalisation échelonnées sur 12 mois.

> 2011
• APPEL A CANDIDATURES : 15 avril au 8 juillet 2011 (cf. site de Meditalents : www.meditalents.net).
• PRESELECTION, SELECTION ET ADMISSION DE 8 A 12 PROJETS : 11 juillet au 15 septembre 2011.
• ATELIERS D’ECRITURE D’UN COURT METRAGE PASSEPORT POUR LE LONG METRAGE et SELECTION DES 4 FINALISTES : du 16 septembre 2011 au 31 décembre 2011.

> 2012
• REALISATION DU COURT METRAGE : 4 semaines dans le courant de l’écriture du long métrage
• ECRITURE DU LONG METRAGE : du 15 janvier 2012 au 30 septembre 2012.

samedi 4 juin 2011

La Lampe de chevet a choisi trois livres venus de Turquie ...


« Daphne » de Tülay Akkoyun
Le livre de Tülay Akkoyun (maître assistant à l'université de Mugla) recèle plusieurs contes et nouvelles dont le thème central est l’amour malheureux. L’auteure nous dit qu’elle construit ces récits sous forme de « lettre, monologue intérieur, reportage et prosodie ». Dans la trame, elle fait intervenir ce qu’elle appelle le «courant de conscience».

La référence à Daphné s’intègre dans cette complexité des amours tragiques, entre le réel et le mythe. L’ombre de la jeune femme Thrace poursuivie par Apollon et transformée en laurier par la Terre-Mère pour fuir le demi-dieu, est révélatrice de l’amour non partagé et qui peut être source de bien des maux, comme la mort violente de Leucippe, fils du roi de Pise (voir presqu’île du Péloponnèse), tué des propres mains de Daphné et de ses compagnes quand elles seront surprises dans leur baignade par Leucippe (Editions Ilya : http://www.ilyayayinevi.com.tr/wg/index.php). Publié en langue turque.


... et « Ah mana mu » de Handan Gökçek
Handan Gökçek, professeure à Izmir, retrace l'épopée historique du drame qu'ont connu des centaines de Chypriotes-Turcs et de Chypriotes-Grecs durant la guerre de 1924. La vie de personnes ayant vécu, ri, échangé puis la déchirure et le long voyage... Une dramatique histoire qui est vraie puisqu'elle est ancrée dans la grande Histoire de trois pays : Chypre, Grèce et Turquie. Le titre de Ah mana mu (Visions) est grec et non pas turc comme on pourrait le penser (Ed. Kapat). Publié en langue turque.


... et « Kabil’in Gölgesi » (Dans l’ombre de Kaboul) de Cennet Bilek qui est également auteur de plusieurs ouvrages qui mêlent histoire et imaginaire comme "L'exil à Babylone", enquête historique et de fiction sur des réfugiés d'Europe. Cennet Bilek est aussi co-auteur avec Sabahattin Şerif Meşe d’un ouvrage « Bektaşi’in Sirri » (Le secret de Bektas ») paru, cette année, aux éditions Doğan Kitap.

vendredi 3 juin 2011

Dernière minute : soirée en hommage à Cheikh Imam

Un Hommage à Cheikh Imam est rendu, ce vendredi 3 juin 2011 à 19h30, à l'Espace Jean Dame (Paris), à l’initiative de l’ACDR et de ZEMBRA, deux associations membres de la Fédération des Tunisiens pour une citoyenneté des deux Rives, de l’Inter-collectif de solidarité avec les luttes des peuples du monde arabe, sous le patronage de la mairie du 2e arrondissement de Paris.

Programme 
. Projection de vidéo-clips sur la révolution égyptienne/Agence IM’média. Ahmed Dari /Luth, Palestine . "Harragas, les brûleurs de frontières" de Saloua Ben Abda /Lecture d’extraits . Wissem El-Abed /Exposition . Mohamed Bhar /Luth . Nabil Ghannouchi /Ney  . Tarek Maatoug /Percussions  . Houda Zekri /Chant  . Abeer /Chant, Palestine . Hichem Gad / Chant, Egypte.

Espace Jean Dame
17, rue Léopold Bellan
75012 Paris
Prix : Paf 5 euros
Réservation nécessaire : soiree.cheikh.imam@gmail.com
Contact : Houda Zekri au 06 43 93 20 48 ou houdadazakrouta@gmail.com

mercredi 1 juin 2011

Sidi Tahar Haddad ou la Crucifixion de l’innovateur dans le monde arabe (I)


Par Moncef Bouchrara

Arabian People & Maghrebian World propose, pour la première fois dans ses colonnes, une étude partielle de Moncef Bouchrara, sociologue et philosophe tunisien mais, avant tout, ingénieur-conseil, consultant international spécialisé dans les questions de l’emploi en Méditerranée et enseignant pendant près de trente ans en Tunisie. Conférencier réputé spécialiste de l’univers de l’économie industrialisante, auteur de communications comme « Esprit d’entreprise, féminin et politique », de « Sfax, ‘capitale’ de l’industrialisation rampante » (publiée dans la revue Tiers-Monde, Tome 30, n° 118), « Profil de vieilles familles de Rabat » (parue dans la revue Maroc-Europe, n° 10, 1996 – Rabat, éd. La Porte), « La défaite du Savoir en Méditerranée » présentée au Congrès « World Med » d’avril 2002 et publiée dans la revue Sciences sous le titre de « La construction sociale d’un espace technologique méditerranéen », Moncef Bouchrara s’intéresse et contribue également aux questions philosophiques du monde arabe.

Dans cet ordre d’idées, nous avons opté pour la publication partielle de son étude sur le penseur, syndicaliste et poète tunisien Tahar Haddad et si nous le faisons, c’est parce que cette contribution présente des voies de réflexion à la culture et la politique culturelle, à celle des idées dont le Maghreb et le Monde arabe ont besoin, particulièrement en cette période de remises en question de la société « sociale » où tous les acteurs culturels, humanistes, sociologues tentent de sortir de l’état cataleptique dans lequel ils se trouvent depuis plusieurs décennies. Et la pensée de  Tahar Haddad est plus que jamais à réviser car elle n’est pas inutile...
Cette étude est présentée en plusieurs parties. En fin de chaque partie, le lecteur pourra  joindre l'auteur via le contact mis en fin de lecture.

I - La fin d’un Innovateur-Type

Il y a 65 ans, le 7 décembre 1935, un jeune homme était porté en terre aux portes de la ville. Un homme de 36 ans. Une minuscule procession du dernier accompagnement a traversé les quartiers de Tunis sous la pluie, à pied jusqu’au cimetière à l’entrée sud de la médina. Ce cortège du silence était composé de huit personnes en tout, quatre amis plus quatre membres de sa propre famille. Ils durent porter sa dépouille sur leurs épaules, tout le long, jusqu’au lieu de sa mise en terre. Ce fut là une fin typique de maudit, de prophète, où même le rôle des derniers compagnons a été assuré. La vie si courte de cet homme fut des plus lumineuses et des plus fondatrices. Sa fin et surtout son enterrement furent des plus honteux pour sa société. Sa faute sociale, son crime, consistèrent en la publication, le 3 octobre 1930, d’un livre en arabe intitulé : le statut de nos femmes dans le droit canonique et dans la société (1). Ce livre appelait à l’émancipation des femmes et à leur éducation généralisée, c’est-à-dire, à la révision de leur statut dans la société. Rien de plus que cela. Mais ce crime fut aggravé non seulement parce que l’auteur avait eu le courage de publier un livre appelant à débattre d’un sujet tabou, sujet d’ordre théologique par excellence, mais aussi et surtout, parce qu’il l’avait fait en pur autodidacte, en pur produit culturel local, par un homme qui n’avait jamais voyagé hors de son pays, ni vers l’Orient, ni vers l’Occident. Enfin et surtout, parce qu’il n’était encore officiellement qu’un simple étudiant à l’Université multiséculaire de la Zitouna, un homme n’ayant donc pas de diplôme, pas de reconnaissance officielle des hiérarchies du Savoir.

Tahar Haddad fut considéré, alors, comme hérétique. Il avait commis là, un crime de lès-statut, et plus précisément de dépassement de statut. Ses maîtres ne le lui pardonnèrent pas et il fut privé de moyens d’exister professionnellement, avant d’être victime d’une guerre psychologique et morale sans merci, de la part de la quasi totalité de sa société, jusqu’à sa fin précoce, cinq années plus tard. Il mourut en manboudh, c’est-à-dire en rejeté, en non être social (2). La polémique que son livre souleva dans la société tunisienne entre 1930 et 1935 fut d’une violence inouïe ; les condamnations quasi générales sur la place publique dont il a été victime, épuisèrent mortellement et rapidement cet homme qui rêvait pourtant et qui énonçait que tous ses compatriotes pouvaient être des « aristocrates ».
Il était un réformateur social, un philosophe, un poète, un fin chroniqueur de son époque et aussi un homme d’action, un agitateur politique majeur des années 1920 à 1935, avec son compagnon de luttes Mohamed Ali El Hammi, père du syndicalisme en Afrique du Nord.  Tahar Haddad a été membre fondateur, membre du bureau et chargé de la propagande du premier syndicat arabe de travailleurs. Il fut un titan, un merveilleux autodidacte, un inventeur de lui-même autant que de ses idées. Il fut le plus grand agitateur de ce siècle, dans un pays qui se prétend un lieu privilégié de la modernisation arabe. Il fut pourtant traité et crucifié comme un Jésus-Christ.

II - Le Paradoxe d’une Education généralisée sans Changement culturel : La Connaissance sans Performance

Le destin de  Tahar Haddad est emblématique et caricaturalement représentatif du statut de l’innovateur et, plus généralement, du statut du créatif dans la société arabe en général et la société tunisienne en particulier. En premier lieu, l’innovateur est toujours considéré quasiment comme un hérétique et combattu en tant que personne pratiquement avec la même violence que le fut  Tahar Haddad. En second lieu, dans nos pays, la reconnaissance de l’idée à son propriétaire, dépend encore de son statut hiérarchique ou politique de l’instant. Des décennies d’instruction généralisée et d’éducation moderne n’ont, par conséquent, pas réussi à changer les mentalités des hommes et des femmes, de ce point de vue. Aussi, à l’occasion des cérémonies officielles de célébration du centenaire de sa naissance, ces quelques lignes se veulent donc, avant tout, un hommage à l’individu, à l’être humain que fut  Tahar Haddad, et non un hommage à ses idées seulement, y compris celles en faveur des femmes. Nous avons, en effet, encore aujourd’hui, tendance à récupérer les idées et à maltraiter les hommes à idées, surtout quand ils sont comme tout un chacun, ni hiérarques, ni apparatchiks. Ainsi l’exemple de la non acceptation culturelle de  Tahar Haddad, son exclusion totale par l’ensemble de la société tunisienne de l’époque, et surtout, la poursuite de ces tendances à l’heure actuelle, montrent que la modernisation tunisienne d’aujourd’hui, et arabe plus largement, est illusoire et incomplète. Pourtant, ces sept dernières décennies ont vu l’accession des populations arabes à l’indépendance nationale, à l’éducation pour tous, et pour la Tunisie, en particulier, aux acquis juridiques exceptionnels de l’égalité entre les sexes et entre les individus ; le tout appuyé par la réalisation d’un progrès économique et social sans précédent dans le monde arabe. Nous sommes dans une situation d’une modernisation incomplète donc, parce que sans changement culturel véritable du statut de l’innovateur dans la société et sans changement de valeurs et d’attitude par rapport à l’activité systématique d’énonciation de l’innovation.

Force est de reconnaître, en effet, que cette non-recevabilité sociale, souvent violente, de toute idée nouvelle et surtout de l’innovateur endogène lui-même, perdure encore depuis le martyre de  Tahar Haddad et reste une donnée culturelle profonde et une mentalité de base toujours ancrée dans nos conduites collectives. Ces attitudes sont une raison évidente de l’aliénation arabe actuelle, et un handicap principal dans le changement tunisien. Elles sont difficilement changeables par une volonté politique suprême, par en haut. Toutes les bonnes volontés d’un gouvernement, toutes les incitations financières, n’en viendront pas à bout. On ne change pas une société par décret.

Cette inaptitude structurelle arabe et tunisienne, en particulier, à produire régulièrement le changement de soi par soi, renvoie à tant de batailles et tant de polémiques sur la difficulté du monde musulman à se repositionner dans les chemins de l’Ijtihad. Cette difficulté remonte aux oukases des docteurs de la foi de la période Ach’arite du XIIe siècle. Avant les Ach’arites, il y avait déjà, dès le premier siècle de l’Hégire, avant même la naissance du droit musulman, une méfiance vis-à-vis de l’innovation et un désir de pétrifier l’islam dans ses formes d’origine (3). Mais on pourrait rechercher les racines de cette difficulté culturelle à nourrir l’innovation en remontant plus loin encore, à la période antéislamique et à l’ostracisme qui frappait déjà les poètes al-sa’âlka qui osaient s’écarter de la loi du conformisme collectif.

Le deuxième paradoxe dans le monde arabe et tunisien en particulier est que l’innovation peut être observée pourtant, aujourd’hui dans la société sous des formes balbutiantes, sous des formes d’ingéniosité, assez exceptionnelle parfois (la ville de Sfax en Tunisie ou celle de Damiette en Égypte). Elle peut, ainsi, être caractérisée et démontrée, à travers l’observation minutieuse des activités économiques, technologiques et mêmes culturelles dites « informelles » ou « non-institutionnelles ». On peut la ressentir à travers les efforts des hommes et des femmes qui s’adaptent par eux-mêmes aux contraintes de la modernisation et de la globalisation. Mais cette ingéniosité des populations, souvent les moins favorisées doit se réaliser dans la clandestinité et dans l’ombre de l’illégalité. Face au Droit officiel, le Soi créateur doit se réaliser dans l’Invisible et l’Indicible, par des pratiques de contournement des réglementations et par toute une culture de la « rampance » (4). Nous sommes face à la Performance Sans Reconnaissance. Ainsi les deux phénomènes de « connaissance sans performance » et performance sans reconnaissance », se conjuguent en effet de ciseaux, pour ralentir l’accès et la participation pleine et entière à la modernité

Il est raisonnable de se demander si une des explications de ce phénomène frappant ne résiderait pas, en fait, dans le rapport même de la langue arabe - moyen de liaison et par conséquent d’existences communautaire et individuelle par excellence - à la notion et à l’activité généralisée d’innovation. Il est légitime de se demander si ce rapport de la langue arabe n’est pas extraordinairement handicapant pour les individus et les communautés, quand il s’agit de se livrer publiquement à l’innovation. Ainsi traduire le verbe innover aboutit au mot abda’a qui est très proche en racine et en sonorité d’un autre verbe péjoratif, celui là : bada’a et qui signifie littéralement « hérétiser », c’est-à-dire produire une hérésie religieuse. Les cousinages sonores et les connotations péjoratives continuent avec les couples de mots suivants : innovation désignée par ibdâ’ et celui d’hérésie par bid’a, ou encore le mot nouveauté par mouhdath, lui-même hérésie, de la même racine que hadatha : modernité (5). Il faut rappeler ici que la langue arabe a pour premier texte de référence Le Coran. Le rapport entre langue et religion est prégnant et que le rapport à la notion de connaissance continue même aujourd’hui, à être surplombé et plombé par cette longue histoire d’interdits implicites.

Dès le premier siècle de l’Hégire, les docteurs de la foi musulmans, par peur d’une multiplication sauvage et non contrôlée de l’interprétation des textes sacrés, ont décrété une fois pour toutes, que l’ijtihad était terminé dans ce domaine. L’ijtihad, notion démocratique, fondamentale et libératrice de l’islam, est le libre effort personnel et individuel de réinterprétation des lois et des événements pour permettre aux individus et aux groupes d’aboutir à une harmonie avec leur environnement historique changeant et éliminer ainsi les dissonances qu’ils pourraient vivre. Les docteurs de la foi ont donc décrété que l’ijtihad n’était pas seulement terminé, mais que, dorénavant, il devait être considéré comme une bid’a, immédiatement coupable d’hérésie (Talbi 3). Ils ont, dès lors, créé une véritable cage pour la pensée et ordonné le plus formidable système idéologique et psychologique qui puisse encore persister. Le panoptique de Bentham par excellence, c’est le rapport de l’islam officiel à l’ijtihad.

"La femme dans la société et la Loi" est paru,
pour la première fois en 1930, en langue arabe.
Si cette hypothèse pouvait avoir une parcelle de réalité, alors perdurerait encore aujourd’hui, chez tout un chacun et en arrière-fond mémoriel, une espèce de double-bind paralysant et un mécanisme immédiat d’autocensure morale et imaginaire. Cette autocensure reposerait sur un stock cognitif partagé et menaçant, qui se déclencherait dès que l’on essaye de nommer les activités d’innovation par leur nom, c’est-à-dire, en définitive, de les objectiver, de les reconnaître et de les communiquer et de les institutionnaliser.

Ainsi nous pourrions peut-être comprendre pourquoi les Arabes sont si aptes et si impatients à reconnaître l’innovation chez l’étranger et si réticents à l’accepter venant de chez eux. Si l’étranger innove, c’est son problème avec son histoire culturelle d’origine, mais si le musulman innove de soi sur soi, s’il s’invente et se réinvente, par nécessité ou par désir, il se place alors dans un réseau de références inconscientes handicapantes, à la frontière menaçante de l’hérétisme. Un stock de hadiths (recommandations du Prophète) et de règles est là pour être utilisé contre tout dérapage. Ainsi cette recommandation : « Suis et ne précèdes pas » (Talbi note 3).

Tahar Haddad constitue un cas d’étude exemplaire de cette théorie du « bégaiement névrotique arabe », de cette pathologie auto-immune vis-à-vis de l’activité généralisée et démocratique de l’innovation endogène. Ce bégaiement névrotique non identifié comme tel, aboutit à des situations de mesmérisation et d’impuissances non expliquées face à l’histoire et ses changements, impuissances qui se traduisent en explosions récurrentes de violence, contre les autres, entre sois, et en définitive contre soi.

Cette difficulté à diagnostiquer le handicap en soi-même conduit surtout à la recherche perpétuelle d’un persécuteur extérieur. Pour le monde arabe et musulman, il est difficile dans ces conditions, de survivre et de se développer en tant que communauté stable sans avoir un ennemi. L’ennemi explique notre propre impuissance à nous hisser la dignité et à partager avec nos semblables la jouissance de la rencontre sans limites de la différence.

Ainsi, encore une fois, la place attribuée à l’innovation dans le monde arabe ne bénéficie que d’un statut ambigu même après des décennies d’éducation moderne. Aux yeux des élites tunisiennes et arabes généralement, Il n’y a d’innovation que scientifique ou de haute technologie. A leurs yeux, le monde ne change que par la technologie ou par la science, c’est à dire de façon instrumentale, bureaucratique. Le monde musulman et ses élites acceptent difficilement l’idée que l’innovation n’est pas que technologique, mais qu’elle est aussi de statut, d’attitudes et de valeurs. L’aventure de la transformation de soi par soi.

Ce qui précède, quelle que soit la grossièreté de l’argument, a au moins le mérite de nous indiquer la possibilité qu’il reste un travail immense d’institutionnalisation consciente de l’activité innovationnelle. Ce travail de changement culturel endogène, la société tunisienne et la société arabe doivent le faire par elles-mêmes, et sur elles-mêmes (à suivre).
Moncef Bouchrara

Note de l'auteur :
Pour recevoir l’étude complète sur Tahar Haddad et faire part de vos réactions, adresser un mail à : moncef.bouchrara@wanadoo.fr
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(1) « Imraatouna fil moujtamaa wa fi Ecchariaa » (La femme dans la société et dans la Loi).
(2) Sur Tahar Haddad, il n’y a pas d’ouvrages qui aient été publiés malheureusement en français ou en langues autres que l’arabe. En français, on lira un article de Nouredine Sraieb dans la série : « Les Africains », Editions Jeune Afrique – Paris. En arabe, l’introduction du Professeur Ahmed Khaled à l’édition des œuvres complètes de Tahar Haddad, publiée en 3 tomes par le ministère des Affaires culturelles – Tunis, 1999.
(3) Sur l’histoire sociale et culturelle, du concept d’innovation dans l’islam, une histoire très mouvementée, on lira avec profit, pour l’arrière-fond, les écrits de Hichem Jaiet : « La Grande Discorde » - Gallimard, Paris. Mais, surtout, nous signalons les travaux fascinants du Professeur Mohamed Talbi durant les années 50 et, en particulier, sa Thèse de Doctorat à la Sorbonne. Ces travaux sont résumés dans l’article : «La Bid’a dans l’islam» paru dans la revue Studia Islamica, Paris, 1959.
(4) Sur la description d’innovation informelle et non institutionnalisée, lire de Moncef Bouchrara : «Industrialisation rampante et Innovation clandestine», in Economie & Humanisme – Lyon, 1985 ; «L’Industrialisation rampante : ampleur, mécanismes et portée» in Economie & Humanisme – Lyon, 1987. Sur le concept de « rampance », lire de Moncef Bouchrara : «L’économie tunisienne entre identité et légalité», série de dix articles parus dans le quotidien La Presse de Tunisie – Tunis, 1995.
(5) Sur les différences entre « innovation » et « hérésie », lire Mohamed Talbi, déjà cité, et les deux articles sur la bid’a et ibdâ’ dans l’Encyclopédie de l’Islam.


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