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vendredi 24 juin 2011

Sidi Tahar Haddad ou la Crucifixion de l’innovateur dans le monde arabe (2)



Par Moncef Bouchrara

Comme écrit précédemment, lors de la première partie de ce dossier, Arabian People & Maghrebian World propose, pour la première fois dans ses colonnes, une étude partielle de Moncef Bouchrara, Tunisien, sociologue, philosophe mais aussi ingénieur-conseil, consultant international spécialisé dans les questions de l’emploi en Méditerranée et enseignant pendant près de trente ans en Tunisie. Il est conférencier spécialiste de l’univers de l’économie industrialisante, auteur de communications comme « Esprit d’entreprise, féminin et politique », de « Sfax, ‘capitale’ de l’industrialisation rampante » (publiée dans la revue Tiers-Monde, Tome 30, n° 118), « La défaite du Savoir en Méditerranée » présentée au Congrès « World Med » d’avril 2002 et publiée dans la revue Sciences sous le titre de «La construction sociale d’un espace technologique méditerranéen». Moncef Bouchrara s'intéresse et contribue également aux questions philosophiques dans le monde arabe.

Dans cet ordre d'idées, nous avions opté pour la publication partielle de son étude sur le penseur, poète et syndicaliste tunisien Tahar Haddad et si nous le faisons, c’est parce que cette contribution ouvre des voies à la réflexion sur la culture et la politique culturelle, sur les idées dont le Maghreb et le Monde arabe ont besoin, particulièrement en cette période de remises en question où acteurs culturels, humanistes, sociologues tentent de sortir de l’état cataleptique dans lequel ils se trouvent depuis plusieurs décennies.

La pensée de Tahar Haddad est certainement à l’ordre du jour et sa relecture intervient fort à propos.

Nous avons donc pu prendre lecture de deux chapitres sur la pensée de  Tahar Haddad. Le deuxième volet de cette édition propose une réflexion sur ce que peut être une République reformulée, dans le sillage des principes universels des Droits de l’Homme et, par extension, des « consensus culturels et sociaux arabes autour de valeurs fondamentales nouvelles » et, a fortiori, en fonction des « nouvelles formes de maternances, des maternances non seulement biologiques, mais aussi des maternances sociales et culturelles », ce dernier point étant vu dans le troisième et dernier volet du dossier qui sera publié tout prochainement.

Le lecteur pourra joindre l’auteur via le contact mis en fin de lecture.

III - Il n’y aura pas de Nouvelle République sans Nouvelle Société
L’aventure historique moderne tunisienne, l’existence aujourd’hui de la classe moyenne tunisienne, exceptionnellement large, qui porte encore culturellement cette aventure, ont été rendues possibles grâce à la victoire politique de ce que l’on a appelé les Néos sur les Archéos, entre 1934 et 1939. Cette victoire a été celle de la stratégie qui avait énoncé que le changement provenait plus sûrement de la mobilisation des masses plutôt que de celle des notables, de la mobilisation de tous plutôt que de celle des élites. Cette bataille a vu la victoire de la notion de mobilisation du plus grand nombre sur celle de l’élitisme. C’est cela qui est Néo.

Le Néo, c’est l’idée nouvelle et le concept, nouveaux pour l’époque, de la notion du « plus grand nombre », de la nécessité de mobilisation du plus grand nombre. Tahar Haddad était le penseur avant l’heure des Néos. Par ses prises de position, ses articles, son compagnonnage avec Mohamed Ali Hammi (fondateur du Syndicalisme tunisien et premier syndicaliste arabe), Il avait été, entre 1923 et 1934, la voix avant-gardiste par excellence des Néos qui devaient arriver plus tard et de ceux qui ne se reconnaissaient pas encore officiellement comme tels. En fait, Tahar Haddad a été le premier des Néos, précédant Habib Bourguiba lui-même et ses camarades, fondateurs du Néo-Destour. Tahar Haddad est le père caché, le père innovationnel, le père non reconnu de l’idée d’égalité des chances et de l’égalité des hommes dans la société tunisienne d’aujourd’hui. Nous n’avons pas compris comment l’idée d’égalité entre les hommes avait culturellement cheminé en Tunisie pour préparer l’institutionnalisation ultérieure de la République et de ses fondations socialement et culturellement construites. Aujourd’hui, il convient de se livrer à un approfondissement de l’entendement culturel de la République. Cette herméneutique de la notion de république est un chantier à rouvrir, car elle est elle même un support de la compréhension plus profonde de ce par quoi les hommes sont égaux. L’importation des principes universels des Droits de l’Homme, encore une fois, ne nous exempte nullement de notre travail sur nous mêmes pour comprendre ce qui servirait de support et de règle pour cohabiter, pour exister comme communauté. Nous ne devons pas nous suffire du poids du passé pour définir nos identités mais nous définir par nos aspirations à être.

Tahar Haddad n’a pas eu de continuation biologique, de descendance biologique pour perpétuer son nom. Il n’existe ni un fils biologique ni une fille biologique de Tahar Haddad. Tahar Haddad n’a ni eu le temps de vivre décemment sur le plan matériel, ni le temps de jouir du plaisir commun de fonder une famille. Jusqu’à ses derniers jours sa mère lui demandait quand il se mettrait à gagner de l’argent comme tout le monde. Et Tahar Haddad répondait toujours « Bientôt, très bientôt, Ma mère, je te le promets ! ». Tahar Haddad a sacrifié sa jeunesse à imaginer un meilleur avenir pour les enfants des autres, ceux là mêmes qui le rejetaient, le raillaient et l’insultaient. Aujourd’hui, d’une certaine façon, opportunistes par réflexe, nous prétendons tous être ses enfants, tels qu’il les a rêvés. Nous croyons avoir ainsi récupéré son héritage. Mais nous ne sommes ni vraiment, ni complètement ses enfants, comme il nous avait rêvés, autonomes, inventeurs de nous-mêmes, aussi libres par rapport à nos capacités créatrices qu’il l’avait voulu et désiré. Nous sommes les enfants incomplets de Tahar Haddad, ses enfants illégitimes. Tahar Haddad avait rêvé que nous serions tous et toutes des « aristocrates », des émancipés, égaux dans les chances d’énoncer l’innovation, au profit de notre communauté comme de nous-mêmes. C’est cela, aujourd’hui, l’illustration la plus adéquate de l’égalité des chances entre les êtres humains. Or, cette égalité des chances dans l’énonciation de l’innovation, nous ne l’avons pas encore atteinte, pire, nous la combattons, pour la simple raison que nous ne croyons pas à nos propres capacités créatrices, celles de chacun et celles de tous. Nous sommes, répétons le, les descendants symboliques illégitimes de Tahar Haddad, c’est pourquoi nous avons tant de difficultés à perpétuer son esprit, à reproduire son modèle, à réparer complètement le crime qui a été commis contre lui par nos pères et nos grands-pères, et en définitive, à dépasser sa fin ignominieuse.

En définitive, nous sommes toujours coupables de crucifixion de Tahar Haddad. Cette légitimité complète du titre d’enfants de Tahar Haddad, le remboursement de notre dette envers lui, le rachat du crime de nos parents et grands parents à son égard, nous ne les atteindrons que quand il n’y aura plus, en Tunisie comme dans le monde arabe, d’autres Tahar Haddad isolés, moqués, dépouillés du bénéfice de leurs idées nouvelles, au profit de plagiaires appartenant à des Nomenklaturas de circonstance, à commencer par certaines nomenklaturas universitaires. Rappelons-nous qu’une communauté qui n’a pas d’horloge parlante, ne peut pas se donner rendez-vous, et ne peut pas se réunir autour d’un lieu. Ce lieu, symbolique, est d’abord une projection collective. Il est la manifestation d’un désir, du désir commun d’être ensemble. Une communauté qui n’a plus de rêve collectif qui lui reste encore à réaliser, n’a plus de destin historique, ne peut aller nulle part et finit par tomber en morceaux. Faire semblant aujourd’hui, de croire que les seules valeurs de solidarité sociale ou de nationalisme pur et dur peuvent tenir de ciment exclusif à une société, est une vue étroite. Faire semblant de croire que seuls les jeunes d’aujourd’hui ont des désirs d’avenir collectifs est une négation du désir collectif d’être. Cela est significatif de notre sous-compétence en matière de désir d’être en tant que nation et en tant que communauté.

Il nous paraît urgent, aujourd’hui, de redémarrer la refondation du consensus républicain tunisien et la plupart des consensus culturels et sociaux arabes autour de valeurs fondamentales nouvelles. Nous devons reconfigurer le jugement méprisant ou craintif que nous portons sur nous-mêmes et les uns sur les autres.

"Thalathoun" (Trente), film de Fadhel Jaziri
mettant en scène des figures de l'Histoire
de la Tunisie dont T. Haddad (sorti en 2008).
Le principe de l’égalité des chances entre les hommes, qui se concrétise en un projet pratique de société ensuite, a besoin d’une réinterprétation permanente afin d’être constamment refondé et resignifié. C’est ainsi qu’il arrivera à être adapté à la modernité et à l’Histoire. Car qu’est que l’Histoire ? L’Histoire, c’est la révision continue du jugement de l’homme sur lui-même. Et l’homme ne finit pas de se revaloriser à ses propres yeux. Nous devons être conscients que nous ne pouvons exister et nous coordonner en tant que communauté agissante, que lorsque nous avons toujours un programme d’espoir à atteindre, un programme motivationnel commun. Or, ce n’est pas le passé qui fonde l’identité agissante d’un groupe humain, mais le désir, un désir fort d’être ensemble qui reste à réaliser. Si nous fondons la notion de République sur des repères du passé, nous l’enterrerons. Elle ne sera qu’une coquille, un symbole vide. Comment réinventer une République ? Autour de quoi ? Autour de quelles valeurs ? Autour de quels refus ?

Nous devons tous aujourd’hui d’être ce que nous sommes, individuellement et collectivement, à cette aspiration profonde, à ce désir fou, du petit peuple tunisien, de nos grands-parents dès 1934, de parvenir un jour à l’égalité des chances par la promotion sociale, par l’éducation, par la promotion économique. Ce désir et ce rêve les ont réunis, mobilisés et galvanisés pour parvenir à l’indépendance du pays. Les Tunisiens doivent leur progrès économique, aujourd’hui, par rapport à leurs voisins, à l’enracinement sociétal de ce rêve, de ce désir et à la pérennité culturelle de l’esprit Néo. Cet esprit Néo, né dans les années 30, entre Bab Souika (quartier populaire de Tunis) et Ksar Hellal (petite ville du Sahel tunisien), entre villes et campagnes. Le consensus tunisien s’est implicitement et secrètement noué là. Aujourd’hui, le principe de communauté vivant pacifiquement en égalité est en danger d’obsolescence. Or, ce rêve sera peut être bientôt épuisé, car il sera devenu une réalité acquise banale. Nos enfants iront tous à l’Université. Quel sera alors le programme, le contenu de la Passion de l’Egalité tunisienne ? Passion considérée elle-même comme un outil de référence de la démocratisation du monde arabe ? Quel sera le contenu de cette passion qui a été le principal moteur de l’aventure historique moderne ? Quels désirs d’être ensemble, quels rêves de futur sociétal, quels objectifs pourraient se donner les Arabes et les Tunisiens en particulier, pour continuer à courir ensemble, vers les mêmes objectifs, à former encore une communauté, quand nous ne pourrons plus asseoir notre union sur la haine de l’autre ? Quand nous ne pourrons plus utiliser la figure de l’Occidental, de l’Israélien ou l’Américain et de l’Autre, en général, pour justifier notre absence de changement culturel ? Quand ils ne seront plus des ennemis de circonstance ? Avec quel contenu, les Arabes et les Tunisiens, en particulier, doivent-ils approfondir la notion d’égalité des chances, pour qu’ils puissent continuer à entretenir un consensus, une intelligence collective face aux événements du monde, sans avoir à passer par l’intermédiation automatique de l’ennemi extérieur ? Les Arabes n’ont pas enfanté de Mahatma Gandhi moderne. Ils n’ont encore pas apporté à la civilisation un message de paix. Non pas qu’il n’existe pas au plus profond d’eux-mêmes un désir de paix, mais parce qu’ils n’ont pas eu la force d’élire un énonciateur représentatif de leur désir profond de paix. Les arabes doivent inventer leurs propres modèles culturels de bonheur avant de reprocher aux autres leurs malheurs, les injustices dont ils se plaignent.

Rappelons-nous, donc, pourquoi Tahar Haddad a été puni, voire crucifié par l’ensemble de la société de son époque : parce qu’il était né à El Hamma de Gabès, petit village du Sud, et non à Tunis, la capitale; parce qu’il était autodidacte; parce qu’il n’était pas assez diplômé par l’Université, ni adoubé par les mandarins ou les notables zeitouniens de l’époque, exclusivement originaires de Tunis. Il n’était donc pas jugé qualifié pour énoncer l’innovation. Le futur contenu du concept de l’égalité des chances dans le monde arabe, c’est précisément le droit de chacun à énoncer publiquement l’innovation, sans discrimination préalable aucune de statut. C’est ainsi que les Arabes rentreront dans la culture de la paix civile. Cette égalité des chances à l’énonciation de l’innovation est beaucoup plus difficile à réaliser que le simple progrès économique, car elle exige la remise en cause permanente des positions acquises par les élites. Or, l’élitisme n’a pas fini de se pérenniser dans la Tunisie moderne. Le mandarinat n’a pas fini de renaître de ses cendres. Le spectre et le démon Archéos ne finissent pas de renaître chez les enfants des Néos (à suivre).
Moncef Bouchrara

Note : Pour recevoir l’étude complète sur Tahar Haddad et faire part de vos réactions, adresser un mail à : moncef.bouchrara@wanadoo.fr



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