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mercredi 31 octobre 2012

Clin d’œil : Centenaire de la naissance de Léon Gontran Damas. Témoignage vivant de Gisèle Bourquin (2)


Léon Gontran Damas
« Inattendu, surprenant et profond, spontané » nous confie Gisèle Bourquin, présidente de Femmes au-delà des Mers (*), dans cette seconde partie de son témoignage sur Léon Gontran Damas à l'occasion du centenaire de la naissance du poète guyanais.

Autour de Léon Gontran Damas

« Sans être intime avec les Damas, j’ai partagé des moments importants y compris celui d’avoir été conviée au repas de mariage avec Marietta.

C'est à l’instigation de Damas et souvent par son intermédiaire que j'ai rencontré bien des gens de lettres, j’ai pu côtoyer ainsi l’anthropologue Michel Leiris et, plus généralement, ceux et celles qui étaient désireux de s’ouvrir aux différentes cultures humaines, d’aller au-delà des clichés.
Damas était membre du Pen club, il fréquentait l'UNESCO, cette maison -fort prestigieuse à l'époque- et j’ai pu y participer à des séminaires de haute volée.
A Présence Africaine, la Sorbonne des Noirs ! j’ai dialogué avec bien des intellectuels : Alioune Diop, son fondateur et directeur, sa femme Christiane Diop, aussi discrète que Marietta et bien présente, Lamine Diakhaté, Sénégalais, ami d'Hélène Bouvard également, Jacques Howlett, Bernard Dadié, Ivoirien, fidèle ami de Damas, Bakary Traoré. Présence Africaine, point névralgique de ce Quartier Latin bien foisonnant où des professeurs faisaient prendre, appréhender l’importance des cultures africaines. Dans le même temps, j’avais des entretiens avec Aimé Césaire, soit lors des répétitions de ses pièces par Jean Marie Serreau dans un cinéma, Place Clichy, soit chez lui, Porte Brancion.

L’intérêt de Damas pour l’art africain était réel. La projection à son initiative du documentaire Un autre regard (16 minutes) de Philippe Brunet, m’a marquée : c’était l'illustration magistrale par l'image de l'influence de l'art nègre (les masques) sur l'art français (peinture, sculpture). Braque, Modigliani, Loth, Max Ernst. Aujourd’hui, cela peut paraître aller de soi ; en 1966, c’était loin d’être le cas. Par la suite, comme pour répondre aux aspirations de Damas, esthète aimant autant la musique que le cinéma- ce même Philippe Brunet sortira, trois ans plus tard, un 53 minutes Du tam-tam au jazz (histoire des rythmes africains).
Gisèle Bourquin
(Reproduction interdite)

En 1967, j’entreprends des recherches sur la littérature orale africaine avec Denise Paulme à l'Ecole des Hautes Etudes Pratiques et suit un séminaire au Musée de l’homme avec, comme condisciple, entre autres, Ina Césaire.

Ces échanges m’ont permis d’accéder à une perception nouvelle du monde qui m’a obligée à affûter mes critères de jugement et ma vigilance dans le choix de mes engagements. Chemin tout tracé ! Je me retrouve en septembre 1968 en République démocratique du Congo comme enseignante à l’Université libre du Congo à Kisangani. L’empreinte de Damas et de Césaire était là !

Quel homme était Léon Gontran Damas ?

Je dirais qu’il était comme ses poèmes !
Simple… apparemment ! Inattendu, surprenant et profond, spontané.
Il avait une voix agréable qui, selon moi, n'était pas assortie à ce corps plutôt frêle surmonté d’une tête imposante. D’où sans doute le surnom « gro tête » que lui donnait ses camarades à l’école. Il disait ses propres textes à merveille.
Il était toujours bien mis avec une pointe d’originalité mais sans extravagance, il portait souvent un chapeau.
Ayant toujours le sens de la formule, sarcasme perpétuel, simplicité, authenticité, ironie, humour.
Sensible. Son émotion était sincère quand il lui est arrivé -je ne sais comment- d’évoquer sa douleur à la mort de son ami Robert Desnos et pour qui il a écrit La Seine a vu pleurer un homme
Son ressentiment était palpable, en évoquant un critique qui l’avait qualifié de fantasque (le critique avait écrit caractère fantasque et susceptible. On trouvera chez d’autres le qualificatif de fantasque à son propos).
Espiègle. « J’ai refusé de parler jusqu’à 6 ans » m’a-t-il dit, avec un sourire et ses yeux perçants guettant ma réaction. Devant ce qu’il semblait me présenter comme un bon tour joué aux adultes, moi toute jeune et interloquée, je ne pense pas avoir fait de commentaires. Damas me décontenançait quelquefois.
Il était incisif, moqueur : la conversation venant sur une chanteuse : « elle est laide » dit-il avec ce même sourire qui pourtant n’était pas de la méchanceté.
Joséphine Baker ! « Ridicule, danser avec une ceinture de bananes ! »

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(*) Voir fin de la 3ème et dernière partie du témoignage de G. Bourquin.

mardi 30 octobre 2012

Clin d’œil : Centenaire de la naissance de Léon Gontran Damas. Témoignage vivant de Gisèle Bourquin (1)


Léon Gontran Damas
Le 17e salon du livre de la Plume Noire, qui s’est tenu du 19 au 20 octobre derniers, a célébré le centenaire de la naissance du grand poète guyanais, Léon Gontran Damas.

Parmi les personnalités du monde universitaire et littéraire, Gisèle Bourquin, présidente de l’association Femmes au-delà des Mers, a fait un émouvant témoignage sur le poète disparu.

Une dame qui se tourne vers tous les horizons, engrangeant des expériences africaines par son parcours en Afrique qu’elle a découverte « à travers le regard d’Aimé Césaire » ainsi qu’elle le dira, des expériences moyen-orientales car elle travaillera au Moyen-Orient et puis, des expériences outre-mer, ses racines étant là même si elle vit depuis l’enfance en France. Tout ce parcours, elle a souhaité le mettre à la portée de femmes et, aussi, d’hommes, en tant que partage et solidarité, en créant Femmes au-delà des mers en 2007.
Un objectif qui met des femmes en lumière et, surtout, des femmes qui montrent le chemin. De sorte que l’on ait envie d’avancer, de dire que « tout est possible », car appréhender le monde permettrait que celui-ci « se développe de façon plus harmonieuse » (voir, en fin du 3ème volet, une présentation succincte de Femmes au-delà des mers).

Gisèle Bourquin a bien voulu partager avec nous son témoignage sur sa rencontre avec le poète Léon Gontran Damas que nous présentons exceptionnellement dans son intégralité et en trois parties.

 « Témoigner de la rencontre de l’étudiante en 3ème cycle de Lettres modernes à Paris avec Damas est l’occasion de le présenter sous un autre angle personnel. Cependant, pour avoir constaté avec méfiance, voire dégoût, combien certains s'inventaient une intimité avec des disparus, j’ai choisi d’émailler ce témoignage de faits qui ont jalonné ces années cruciales de ma vie et qui me semblent refléter des facettes de sa personnalité. Je commencerai par évoquer le contexte de l’époque en France, juste avant 1968 et les circonstances de la rencontre, les entretiens, pour esquisser en quoi ces échanges ont marqué mon parcours pour en souligner la portée plus générale.

Ma rencontre avec Léon Gontran Damas

Alors que j'entreprenais des recherches sur Aimé Césaire, Hélène Bouvard, femme de lettres m’introduit auprès de Damas. C'était un dimanche après-midi et je me rends près du Champ de Mars. Marietta et lui m’accueillent mais très vite elle se met en retrait. Marietta ! Belle brésilienne, discrète, calme, de qui émanait une étrange sérénité. Iwiyé Kala Lobé, journaliste de Présence Africaine, a tenu à assortir son hommage posthume à Damas d’un post-scriptum intitulé « sainte Marietta » : les amis de Damas sont unanimes pour reconnaître à Marietta une influence tranquille qui a opéré une salutaire transformation.

Gisèle Bourquin
(Reproduction interdite)
Reprenons le contexte en 1966 ! Pigments de Damas sort en 1936, Cahier du retour au pays natal d’Aimé Césaire en 1939. On pourrait croire que trente ans plus tard, la situation à l’origine de ces deux ouvrages avait évolué.

1966. Nous sommes au lendemain des indépendances en chaîne, la guerre d'Algérie vient de se terminer. Aux Etats-Unis, les noirs intensifient leur légitime revendication : Angela Davis dérange. Je renonce à un périple aux Etats-Unis avec un groupe d’étudiants parisiens, ne me sentant pas de taille à affronter les effets de la ségrégation dans le sud des Etats-Unis. De même, à l’époque, pour moi un séjour en Afrique du Sud n’est pas envisageable. En France, la ségrégation n’est certes pas érigée en loi, toutefois la discrimination est larvée : dans un organisme d'assistance aux étudiants, le Copar, on peut noter que le propriétaire veut des étudiants de couleur ... blanche !

En 1966, à Paris, pour la première fois, la chanson se met au service d’une grande cause humanitaire ! Au Palais des Sports, un concert animé par Harry Belafonte en l’honneur et en présence de Martin Luther King, au profit de la lutte contre le racisme fera date… Martin Luther King sera assassiné deux ans plus tard !
Le monde du théâtre est en pleine effervescence : au théâtre Lucernaire -à l’époque dans le Quartier latin- les Nègres de Jean Genêt, tandis qu’à Montparnasse, le Métro Fantôme de Leroy Jones dénonce les stéréotypes raciaux. Le palais de Chaillot accueille Les ancêtres redoublent de férocité de l’algérien Kateb Yacine, des pièces de Berthold Brecht. Quant à la Tragédie du Roi Christophe d’Aimé Césaire, jouée à Venise en 1964, elle allait prendre le chemin de Dakar pour le Premier festival des Arts Nègres.

C'est dans cette atmosphère que j’entreprends d’étudier le théâtre d'Aimé Césaire et ce travail me conduit fort heureusement vers Damas."
(à suivre)



Léon Gontran Damas
Le poète guyanais est né le 28 mars 1912 et est mort en 1978. Il est enterré en Guyane. Dans les années quarante, il a fondé avec Aimé Césaire et Léopold Sedar Senghor, le mouvement de la négritude. Chantre du chant rebelle, il a toujours mis au banc de l’accusation la politique de l’assimilation.
Sa poésie est d’une telle écriture qu’elle s’ancre profondément dans la culture et les idées, certes, pour son époque mais pour notre époque-ci. Sa parole demeure intacte pour qui se retrouve dans ce qu’elle draine. Même quand elle déchire l’âme, qu’elle donne le blues de l’homme se battant contre le déracinement, elle est vive, elle retient, elle fascine.

A lire : Pigments et Névralgies (Présence Africaine), Black-Label (Gallimard), Retour de Guyane (José Corti).

mercredi 24 octobre 2012

6th Abu Dhabi Film Festival : "Lamma Shoftak" d'Annemarie Jacir, Meilleur film du monde arabe


Le film d’Annemarie Jacir, Lamma shoftak (Quand je t’ai vu/ When I saw you) vient d’être désigné Meilleur film du monde arabe par le jury international du concours New Horizons au 6th Abu Dhabi Film Festival qui s'est terminé samedi dernier.

Le film est un long métrage ayant pour trame la guerre de l’été 1967 : après  le contrôle de Ghaza, du Sinaï, de Jérusalem-Est et le plateau du Golan par les forces israéliennes, des familles se retrouvent dans la tourmente sur la route. C’est le chaos. Un enfant, Tarek (rôle tenu par Mahmoud Asfa), et sa mère Ghaydaa (Ruba Blal) se retrouvent dans le camp de réfugiés de Harir.

La réalisatrice palestinienne du premier long métrage Sel de la mer et qui a produit plusieurs courts métrages auparavant, n’a réalisé Lamma Shoftak qu’avec un petit budget, soutenue en cela par plusieurs organismes dont le Sanad (Fonds de développement post-production du festival d’Abu Dhabi), Abu Dhabi Film Commission, la fondation Khalid Shoman (Darat al Funun), Dubai Film Connection.

Son précédent long métrage – Le sel de la mer (Malh haza-l-Bahr) – a reçu plusieurs récompenses lors de festivals cinématographiques dont le prix de la Critique FIPRESCI, celui du meilleur film du Traverse City film festival.
  
Annemarie Jacir vit en Jordanie actuellement.

Notre commentaire : Un Palestinien n'est jamais loin de sa terre et, donc, de lui-même, quel que soit le chemin emprunté. Comment dire qu'autant de beauté et de souffrance puissent se trouver entremêlées dans Lamma Shoftak, à la fois intimistes et dénudées dans le chaos que l'on entraperçoit ? Au-delà de l'Histoire, il y a cette peinture de deux êtres liés par le sang de la parenté et par le sang du peuple. Il ne nous reste qu'à attendre une sortie en salle...



Abu Dhabi Film Festival 
Building 2 – Pink
Mezzanine level
twofour54
Khalifa Park, Off Salam Street

PO Box 77935  Abu Dhabi
Emirats arabes unis

lundi 22 octobre 2012

Clin d'oeil : Mo Yan, prix Nobel de la littérature 2012



L’écrivain chinois Mo Yan (Guan Moye) est prix Nobel de la littérature 2012 pour lequel étaient en lice Haruki Murakami, Philip Roth et Assia Djebar.

Docteur honoris causa de l’Open University of Hong-Kong, auteur de près quatre-vingt romans, essais et nouvelles, on lui connaît notamment Hóng gāoliangjiāzú (Le clan du sorgho), Jiǔ guó (Le pays de l’alcool), Fēng rǔ féi tún (Beaux seins, belles fesses), Shēngsǐ píláo (La dure loi du karma),   (Grenouilles), Ku he (La rivière tarie), Qiushui (Déluge), Shísān bù (Les treize pas)...

dimanche 21 octobre 2012

Ahmed Lasfer : Yaness, de la tradition kabyle à la musique métissée du Maghreb (suite et fin)



Ahmed Lasfer
en concert à St-Ouen
.
Par Marilena Licǎ-Maşala
(Interview suite et fin)

Les grands esprits ont une particularité seule à eux-mêmes : la douceur qui monte du cœur pour embrasser le monde extérieur ! Et c’est aussi l’illustre penseur roumain qui me disait que l’être humain n’a pas besoin de mots pour accepter le bonheur ! Ce soir-là, je ne voulais pas décevoir mon Cioran, et s'il m'était possible de donner un nom à l’extase, eh bien, ce nom ne pourrait être autre que l'accord entonné par Ahmed Lasfer en chaâbi ou bien en kabyle. 

M. L-M. : Votre initiative est à l’origine de la création du groupe Yaness. Quels sont les autres membres du groupe ?
Ahmed Lasfer : Comme je le disais plus haut, après quelques années en France, la pratique musicale et surtout la scène me manquaient énormément. En 2003, j’ai pris la décision de monter un groupe de musique et je me suis mis à chercher des musiciens. C’est là où j’ai rencontré les musiciens actuels du groupe. Le noyau dur est formé par :

Amine CHAFAÏ au violon,
Amine TADJER à la flûte traversière,
Khiredine MEDJOUBI aux percussions,
Emrah KAPTAN à la basse.

Selon l’importance de la scène, ce noyau est parfois renforcé par d’autres musiciens qui se joignent à nous comme Lisa Morrison à la harpe ou Djamel Hamiteche à la section rythmique, pour ne citer que ceux-là.

M. L-M. : Dévoilez-nous l’historique de votre groupe et la signification du concept Yaness.
Ahmed Lasfer : La signification de Yaness veut dire "Oh ! Gens" (Ya ! Ness). C'est tout simplement le fait d'interpeller l’auditoire et de l'inviter à écouter une histoire, un conte, un point de vue, un message, une chanson.
Comme je le disais tout à l’heure, notre héritage culturel ne se limite pas à la seule Kabylie. Le nom du groupe, Yaness, est en réalité un clin d'œil à un personnage qui a existé pendant longtemps dans la région du Maghreb. Il égayait les places publiques et animait les cafés. Véritable véhicule de la culture orale maghrébine, ce dernier s'appelle le "Goual" qui veut dire le "conteur". D’ailleurs, le roman intitulé L’enfant de sable écrit par l’écrivain marocain Tahar Ben Jelloun illustre très bien la place du "conteur" dans la société maghrébine.
Le groupe Yaness et Ahmed Lasfer (centre)
(Reproduction interdite)
A notre manière, nous racontons des histoires, des contes, des faits de société et les transformons en chansons. Notre place publique, c'est la scène.
Ainsi, depuis sa création en 2003, Yaness enchaîne des concerts et participe à plusieurs festivals parmi lesquels je peux citer la Maison de la radio (Paris), le théâtre Adyar (Paris), le Café Charbon (dans la Nièvre), le Festival Mosaïk aux Mureaux (Ile-de-France), Festival les Jeudis Lamballais (en Côtes d'Armor), le Festival Panorama des Cinémas du Maghreb (Ile-de-France) et bien d’autres.

M. L-M. : Yaness a tenu et a été invité à plusieurs concerts. Pouvez-vous citer quelques scènes ? Quelle est la scène où vous avez reçu le maximum de l’admiration de votre public ?
Ahmed Lasfer : Il m’est difficile de citer une scène particulière pendant laquelle notre public a été le plus ravie. Chaque concert est différent des autres. Pour ne pas vous décevoir et pour me forcer à répondre à votre question, je citerai le dernier concert que nous avons donné au Centre culturel algérien à Paris.
En matière de public, je pense que nous avons un public très cosmopolite et très diversifié. Il est présent à tous nos concerts et il nous suit partout. J’adore aller à sa rencontre…

M. L-M. : Yaness est dans l’attente de la sortie de son premier CD. Comment vous préparez-vous pour ce premier grand pas sur le chemin de la reconnaissance publique de votre sensibilité lyrique et artistique ?
Ahmed Lasfer : En effet, nous sommes actuellement en plein enregistrement de notre album. Cela se passe dans une très bonne ambiance. Nous travaillons beaucoup et nous nous amusons beaucoup aussi. Au regard de cet agréable climat qui règne entre les musiciens, j’espère qu’il rencontrera beaucoup de succès. Il sera dans les bacs fin d’année 2012.
Nous nous préparons également à faire sa promotion.

M. L-M. : Vous êtes un jeune heureux papa de deux très jolies fillettes. Pensez-vous leur transmettre le don du chant et de la musique ?
Ahmed Lasfer : J’ai deux filles âgées de six et cinq ans avec lesquelles je passe beaucoup de temps. Elles me rendent heureux.
Je partage déjà avec elles ma musique. A leur demande, elles m’accompagnent pour assister à certains de mes concerts. A la maison, elles sont les premières à écouter mes nouveautés. Elles représentent mon premier public.
A l’avenir, je souhaiterai faire d’elles de vraies partenaires dans la pratique musicale. Elles commenceront à prendre  des cours de musique dès cette année.

Propos recueillis par Marilena Licǎ-Maşala


Ahmed Lasfer, poète, auteur, compositeur, musicien et interprète d’origine algéroise-kabyle. Depuis 1999, il s’installe en France où il développe un style musical qu’il qualifie de "musique métissée du Maghreb". Ses compositions puisent leurs racines dans la musique du Maghreb et s’ouvrent sur toutes les sonorités musicales méditerranéennes. Ses poèmes écrits en arabe ou en kabyle, habillent parfaitement ses musiques colorées. Il est le fondateur et l’animateur principal du groupe Yaness (2003) qui a plusieurs spectacles et concerts à son actif sur les scènes françaises et européennes. Un CD est en cours d’enregistrement

Ahmed Lasfer : Yaness, de la tradition kabyle à la musique métissée du Maghreb (1)


Ahmed Lasfer
(Reproduction interdite)
Par Marilena Licǎ-Maşala
(Interview en deux parties)  
       
J’ai fait la connaissance d’Ahmed Lasfernon loin des berges latines de la Seine, en août passé, à une soirée culturelle Je ne le connaissais pas du tout. Au moment où il a pris à sa guitare et à commencer à chanter une toute petite partie de ses compositions, j'ai été prise d'enthousiasme par son talent exceptionnel, son sourire chaleureux et son regard particulièrement doux. Instinctivement, j’ai pensé à la douceur du sourire d’Émile Cioran…

Marilena Licǎ-Maşala : Ahmed Lasfer, vous êtes interprète, parolier, poète, compositeur, troubadour affirmé, à Paris, de la musique de vos ancêtres, la Kabylie et, en même temps, de votre pays d’origine, l’Algérie. Confiez-nous vos secrets, les plus chers à votre cœur, qui ont influencé votre chemin artistique, de votre enfance à ce jour.
Ahmed Lasfer : Né à Alger dans une famille originaire de Kabylie, j’ai été bercé par des airs anciens souvent fredonnés par ma mère tout en s’adonnant à ses tâches ménagères quotidiennes. Il faut savoir que les femmes en Kabylie chantonnent tout le temps les airs de cette région en les habillant de poèmes liés à la conjoncture et à leurs états d’âme.
Très vite, mon champ auditif s’est élargi au chaâbi (populaire). Dans la région d'Alger, il ne pouvait pas y avoir une fête familiale ou privée sans qu’elle ne soit animée par cette musique. Ce style citadin est né de l’arabo-andalou au contact des musiques locales.
Plus tard, j’ai découvert les musiques des autres régions d’Algérie, voire au-delà, comme les musiques du sud saharien, le gnawi, la musique chaouie, le raï et j'ai appris à les écouter.
C’est par mes cousins, déjà adolescents, que je découvre les musiques de la rive nord de la Méditerranée, ainsi que les courants de la grande variété française comme Brel, Ferrat, Ferré, Brassens, la musique grecque, notamment celle de Mikis Theodorakis, la musique espagnole, la musique italienne. Mon oreille musicale s'éveillait à la polyphonie et apprenait à l'apprécier.
Je m’intéresserai plus tard à d’autres genres musicaux comme la musique classique, le jazz, le reggae, la musique africaine, les musiques latino-américaines et bien d’autres.
Tous ces styles ont contribué à affiner mon oreille musicale et à former mes goûts dans ce domaine.
Nourri de cette diversité, mes compositions sonnent plutôt comme de la "musique métissée". Je pars d’une mélodie largement ancrée dans la musique algérienne que nous transformons avec les musiciens de Yaness pour lui donner cette dimension méditerranéenne.

M. L-M. : Quand et comment avez-vous "reçu" la voie, ensuite la joie de jouer et de chanter ?
Ahmed Lasfer : C'est grâce à mon père que j’ai appris mes premières notes de guitare. Je devais avoir environ sept ans. Mon frère et moi passions des soirées entières avec lui à apprendre à gratter.
Ma première représentation publique s’est faite au collège. Encouragés par nos professeurs, nous avions créé, avec d’autres collégiens musiciens aussi, notre premier groupe de musique. Nous animions toutes les fêtes du collège.
Elargi à d’autres musiciens extra-collège comme mon frère Lounis par exemple, ce groupe est vite sorti de l’enceinte de l’école pour animer des soirées à l’extérieur. Axés principalement sur la reprise d’un répertoire chaâbi et de la musique arabo-andalouse, ce groupe assurait des concerts dans l’algérois et animait les fêtes familiales et privées.
C’est lors de ma première année à l’université que j’ai créé, avec mon frère et d’autres musiciens, un groupe autour de mes compositions. Révolté par l’injustice, la non-reconnaissance de la dimension identitaire berbère de notre pays et l’absence de démocratie dans l’Algérie du parti unique, j’exprimais mes idées par la chanson. Je m’impliquais également de manière active dans le mouvement estudiantin et ses syndicats autonomes.
Intitulé Tarwa, qui veut dire " Progéniture ", notre groupe de musique sillonnait toute la région centre d’Algérie. Il a duré une dizaine d’années, jusqu’en 1992, date à laquelle les intégristes islamistes ont commencé à assassiner les intellectuels et tous ceux qui s’opposaient à leur projet de société. Chassée par ce climat d’insécurité, la culture a cédé la place aux armes et à la guerre.
Installé à Paris en 1999, je ne pouvais plus continuer à vivre sans la pratique musicale et surtout la pratique de la scène. En 2003, j’ai lancé le groupe Yaness, la formation musicale que j’anime encore à ce jour.

M. L-M. : Votre répertoire actuel représente un héritage du patrimoine berbère, ou est-il plutôt votre création ?
Ahmed Lasfer : La plupart des chansons inscrites au répertoire de Yaness sont plutôt mes compositions. Certains textes sont écrits par d’autres poètes comme Zineb Laouedj [1] ou Rabeh Sadou. J’ai mis leurs poèmes en musique. Ces derniers sont complètement intégrés dans notre répertoire.
Yaness reprend également d’anciennes chansons. Nous les adaptons pour leur donner une dimension méditerranéenne sans leur faire perdre leur caractère authentique. Dans ce domaine, nous ne nous limitons pas à l’héritage culturel kabyle. Nous travaillons sur tout le patrimoine culturel algérien et du Maghreb.
En plus de l’adaptation de chansons kabyles anciennes, nous avons repris, par exemple, une chanson chaâbi (musique algéroise) intitulée « âachaq Ez zine » qui veut dire « les amoureux de la beauté ». Ce texte a été écrit par Ben M'sayeb, né vers la fin du 17ème siècle à Tlemcen (Ouest algérien). Nous avons repris, également, une chanson du sud saharien intitulée "Hizya". Cet hymne à l’amour est écrit par Ben Guitoune, un poète du 19ème siècle ayant vécu dans le sud algérien.

M. L-M. : Donnez-nous une image sur le patrimoine plurilinguistique de vos chansons.
Ahmed Lasfer : J’écris généralement dans ma langue maternelle, le kabyle. Imprégné de cet imaginaire collectif légué notamment par mes parents, il m’est plus facile d’exprimer, dans cette langue, mes émotions les plus profondes.
J’ai écrit quelques chansons en arabe algérien (l’arabe dialectal). Cette langue est également la mienne. Né à Alger, je l’ai très tôt parlée pour pouvoir communiquer avec les enfants de mon âge et avec l’extérieur en général. Elle fait partie de moi.
Pour écrire une chanson, je ne choisis pas la langue au préalable. C’est elle qui s’impose à moi. Je prends les mots comme ils me viennent, je les « fais sonner » et dès que la sonorité me plaît, je les transcris.
En réfléchissant à ma pratique, je pense que c’est le thème qui impose la langue que j’utilise.

Propos recueillis par Marilena Licǎ-Maşala


[1] Zineb Laouedj : poétesse dont un fragment des poèmes a été traduit par Marilena Licǎ-Maşala, pour la revue Poezia, Iasi, Roumanie, numéro automne 2012.
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