mercredi 6 avril 2011

Yamen Manai : littérature et science, deux visions complémentaires


Yamen Manai est un jeune auteur qui a le regard incisif et passionné d'un jeune homme ayant pris la vie à bras le corps, s'appropriant celle-ci, y compris dans ses aspects négatifs, pour en faire un univers où il déambule parfaitement à l'aise ; le tout, avec une vision claire de ce qui s'entreprend, en Tunisie comme ailleurs, et dans lequel il entend bien s'impliquer. Auteur d'un tout premier roman La marche de l’incertitude, qui vient de paraître aux éditions tunisiennes Elyzad, en collection Poche, le romancier tunisien est arrivé à la littérature par la porte scientifique et cet apport donne une tournure assez curieuse à l'histoire qu'il raconte, entrecoupée en cela par les itinéraires étranges et fantasmagoriques de ses personnages, comme des sortes d'équations dont il ne délivre les solutions qu'au gré de son imaginaire.


© Photo Arabian People & Maghrebian World.
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Arabian People : Pouvez-vous nous dire si vous aviez pensé, un jour, écrire un roman ?
Yamen Manai : Je viens d’un milieu relativement littéraire ; ma mère est institutrice et mon père est professeur d’université. J’ai grandi dans un environnement riche en livres et j’avais cet espoir de pouvoir, un jour, participer à cet univers et être, justement, rangé parmi les auteurs que j’ai tant admirés. C’est un rêve que je nourrissais en secret et pour lequel j’ai longuement travaillé. Ceci a donné un premier roman, La marche de l’incertitude, et bientôt un deuxième, La sérénade d’Ibrahim Santos. Mais ce ne sont que les premiers pas dans un univers vaste et exigeant. J’espère perdurer là-dedans.

Arabian People : Nous savons que vous êtes d’origine tunisienne, que vous êtes né en Tunisie mais que vous avez fait vos études en France : votre livre a une écriture que nous pourrions appeler, trivialement, extrêmement française. Mais y a-t-il, tout de même, une part tunisienne qui, selon vous, transparaît à travers votre écriture ?
Yamen Manai : ... je ne partage pas votre avis sur la connotation française de mon livre ou que son écriture soit extrêmement française. C’est une évidence qui saute aux yeux du lecteur. Ma façon d’écrire est, en fait, plutôt « orientale ». Je ne suis pas d’origine tunisienne, je suis Tunisien. J’ai vécu en Tunisie jusqu’à mes dix-huit ans. Pour moi, les classiques, ce n’est pas Zola, Sartre – même si aujourd’hui je suis en train de rattraper le train et suis en train de lire tous ces auteurs – ce sont plutôt les conteurs orientaux que sont Khalil Gibran, Naguib Mahfouz... Donc, c’est de cet univers que j’ai été imprégné et c’est ce souffle-là que j’essaie d’introduire dans l’écriture en français que j’entreprends. Je pense que les Occidentaux sont en quête d’une certaine atmosphère, un certain esprit de conte qu’ils n’arrivent plus à retrouver dans leur société moderne. Cette société est aujourd’hui très urbanisée, très confinée. L’imaginaire perd du terrain et disparaît petit à petit. Il y a dans ma culture d’autres façons d’expliquer les choses, d’autres manières de voir le monde. L’incertain, le hasard, le Bon Dieu… Des notions que longtemps l’Occident a rejetées à cause d’illusions de puissance et de maîtrise. C’est ce que j’essaie d’insuffler dans ce que j’écris et qui fait la singularité de ce roman-là.
Mais encore faut-il sauver cet Orient-là. La mondialisation finit par uniformiser les cultures et écraser les identités. Elle est souvent menée dans des buts illicites et par certains aspects carrément colonialistes, en voyant avant tout dans un peuple des parts de marché. J’espère que l’on va pouvoir sauver ce qui reste à sauver.

Arabian People : Donc, au regard de cette écriture que l’on voit, au vu de ce que vous venez de dire de manière très directe à la suite de notre précédente question très provocatrice, peut-on dire que cette tournure d’écriture que vous avez, cette forme de conte, est tout de même très ambivalente puisque votre formation d’ingénieur fait que vous avez une écriture, passez-nous l’expression, presque « analogique », qui fait que vous avez une écriture qui n’est ni tout à fait tunisienne, ni tout à fait française en réalité. Aussi, comment pouvez-vous dire que ce n’est pas le cas ?
Yamen Manai : Ma formation d’ingénieur peut intriguer des personnes du milieu littéraire. De plus, dans La marche de l’incertitude, il y a une part de « mathématiques » qui est là pour servir le roman en premier. C’est un « alibi » pour les personnages se retrouvent autour d’un nœud central. Mais les frontières entre le scientifique et le littéraire, comme entre les cultures ou les peuples, est juste la manifestation de la phobie d’un univers inconnu. Souvent, cette phobie n’a pas de fondement. La science est une façon de voir le monde, la littérature, c’en est une autre. Et les deux visions sont complémentaires. La science est un univers d’humilité : Quand un scientifique entreprend des travaux, il sait qu’il peut mourir sans pouvoir les achever parce qu’il est limité avec la technicité et les moyens de son époque. La science, c’est un flambeau qui se transmet. La littérature est plutôt un univers de démesure : on ne peut pas reprendre un Châteaubriand, un Abou El Kacem Chebbi ; l’œuvre est achevée, en son temps et en son époque.
Ce que j’essaie de faire, justement, c’est de réconcilier ces deux mondes-là et d’offrir aux lecteurs l’osmose entre ce que l’esprit tente spontanément de séparer : la science et un « monde » un petit peu plus occulte, que j’appellerai le folklore. De la même façon, je mets des mots français sur des inspirations arabes, orientales et maghrébines : j’aime bien construire des ponts entre ce qu’on pense injoignables : c’est possible, et cela quel qu'en soit le gap.

Arabian People : Nous avons pour habitude de poser toujours la même question à la fin de notre interview : malgré votre jeune âge, pourriez-vous nous donner le mot qui vous définit le plus ?
Yamen Manai : Le mot qui me définit le plus ... j’espère être un « humaniste ». En effet, je crois en l’être humain dans ce que j’écris ... Je préfère l’univers des contes aux polars noirs où on exhibe le mauvais côté des gens, ce qui est en soit quelque chose de très facile : la société d’aujourd’hui n’est pas en manque de faits divers et sait très bien les mettre en avant. Je suis pour croire en la bonté de l’être humain et pour, justement, écrire ce qui compte : avoir un regain d’espoir, un regain d’énergie face à un monde difficile. Je pense que c’est avec ce regard-là que je vois le monde et avec c’est avec cet œil-là que je peux l’exprimer. Donc, j’espère être humaniste. Cela peut être en rapport avec la jeunesse ; ça changera peut-être plus tard, l’expérience de la vie peut parfois corrompre. Mais j’espère garder le plus longtemps possible un œil frais sur tout ce qui se passe autour de moi...

1 commentaire:

Sami a dit…

bravo l'artiste .

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