jeudi 9 février 2012

Mohamed Rouicha : quand il est mort, le poète ...



On ne l’entendra plus ce chanteur dont la voix haute en couleurs vous pénétrait les entrailles... Mohamed Houari connu sous le nom de Mohamed Rouicha, décédé en janvier dernier, laisse aux Marocains et aux gens du Maghreb un souvenir impérissable car il n’était pas seulement un chanteur « populaire », il était le verger où renaissaient les chansons traditionnelles amazighes de son pays. 

Un pays auquel il a su rendre hommage chaque jour de sa vie en lui offrant des dizaines de compositions faisant la louange du Moyen-Atlas marocain comme « Chhal men Lila » (Combien de nuits) ou « Oulou lammimti » (Dites à ma mère). Et toujours en s’accompagnant de son fidèle « el-outar » - ‘oud à quatre cordes et au long manche -.

Mohamed Rouicha chantait comme si la nature et le cosmos étaient avec lui, en offrandes dans la courte vie terrestre et la longue nuit de la mort : il était au coeur du Maroc, de la terre rouge et de cette forêt généreuse de Khénifra d'où il venait et où l'Homme ne laisse d'empreintes que dans les sillons durement creusés sur les flancs des montagnes. Il était cette perdrix et cette palombe saluant chaque lever de soleil et narguant les chasseurs cruels; il était le lion ressuscité et l'amour gravé dans le Divin et l'Eternité...

De cet amour qu'il portait à sa terre et à la vie, il laisse beaucoup à ceux qui auraient aimé lui donner plus ...

En souvenir et exceptionnellement en entier, « Sidi Rebbi jud ghifi » (Ô Dieu, bénit mon poème !) avec sa traduction :

 Bdigh iss-k a sidi ya rebbi jud ghifi
Illa ghurch uyenna righ bla tudmawin

Wenna mi trit mghar ur iri cha tbat as
Ur ikhulf awd yuk i sidi tinbadin

Ara 3awd ay imi ssiwl ma gga zzman a
Iwaliwn ach ttinigh ghas winn-a jranin

Iwaliwn ach ttini ghas winna zrinin
Ma winn-a gher ad iddun ur nzri mag d usan

Lig ibna rebbi ddunit ig it d achal
Ig isaffen a le3wari tellam g luta

Iga lebhur iga d igenwan ig d aman
Iga d ttyur d luhuch nna ttazlanin

Tafuyt a rebbi tumert as at-tg ussan
Ilin itran d wayur ggit ag d usan

Ur as izgil lwahid lmujud walu
Yaghul ikhleq ggwachal nna midden ilin

Ku cha d mag d yusa yebtu tiqbilin
Ku cha rrzeq nes illa yedda-n ar dat as

Macha rruh yuk ur illi wenna mi yga sin
Am unn-a yterrehn am umezlut it g immut

Tella lighra s lmati nettat ur da tsal
Adday as d ibedda wass nes icha tezlgh is

Mer da ttamez ttem3 ay ayt willi tganin
Attidirm metgh ur i yetsah awd imiq

Macha hmedgh i sidi (ya) rebbi llig d inna
Kulchi may d iffeghn achal ad i3ayd achal

Lehsab ur da ysroh awd yuk it g immut
Unna mi dfaregh cha labed adid yoghul

Unna-gh itfaren ur illi nnechr ula dd3awi
Mer id am tudert adagh tfukko tgallit

Macha nowt lheqq ur ittegga tudmawin
Ur iqqim magh ittinin chef iwa zri wa

Atar inw as ghra yagelgh ur id winnun
Btu ttaymat ur illi wenna t itbacharn

Ku yuk ar yurezzu wa-lli mi yga cha
Ad as isfall i wass nes mghar ur d iddi
Walu may teffert ad ikhezn am udwali.



* * * * * * * * * * 


C’est avec ton nom que je débute, Ô Dieu bénit mon poème
Toi seul tu peux exaucer mes désirs sans piston

Toi seul tu peux donner même à celui qui ne demande rien
Personne ne partage avec le Seigneur ses pouvoirs

Parle Ô ma bouche ! dit ce qui se passe à notre époque
Toutes mes paroles sont certes ce qui s’est réellement passé

Quant aux événements à venir, il va de soi qu’on les ignore.
Ainsi Dieu a créé le monde et y a créé la terre ferme

De même que les mers, les cieux et l’eau
Sans oublier les oiseaux et les animaux

Le soleil, il lui a ordonné de faire le jour
Les étoiles et la lune sont visibles la nuit

Le Seigneur Unique existant n’a rien omis
Ensuite, Il façonna de la Terre, les Humains

Tous se sont dispersés sur Terre, formant des tribus
Et leurs subsistances leur parviennent jusqu’à eux

Quant à la vie, personne ne peut vivre deux fois
Le riche comme le pauvre, tous sont égaux devant la mort

La mort fait son devoir, elle ne pose pas de question
Quand notre délai arrive à terme, elle nous emporte

S’elle était corrompue, vous serez gagnants, ô riches propriétaires
Vous auriez la vie éternelle et moi, je ne pourrai rien lui soutirer

Mais je rends grâce à Dieu qui a dicté :
« Tout ce qui sort de la terre doit y retourner»

Les comptes nous suivent dans l’Au-delà
Celui qui me doit quelque chose devra me le rembourser

Et si je dois quelque chose à quelqu'un, plus possible de nier et plus besoin de comparaître
Si on était encore sur Terre, il suffirait de le nier en jurant pour nous départager

Mais nous avons atteint la justice et l’intercession devant Dieu ne marche pas
Plus personne ne te demandera de voir pour Untel ou de délaisser Untel

Chacun devra s’expliquer pour ses propres actions

Il n’y a plus de fraternité, on ne secoure plus son prochain
On porte même préjudice à sa famille !

Tu ne fais que précipiter ta mort même si son terme n’est pas encore atteint
Tu ne peux rien garder qui te servira comme dû...

mercredi 8 février 2012

Entretien avec Malek Bensmail, le réalisateur de La Chine est encore loin (1ère partie)


Malek Bensmaïl - Avec l'aimable prêt du cinéaste.
Reproduction interdite.
Zahra Maldji a rencontré Malek Bensmail, le réalisateur du film La Chine est encore loin. Il s’agit d’une première car cette interview - publiée en plusieurs parties - est présentée aux lecteurs dans le cadre d’une collaboration rédactionnelle entre Lalla Ghazwana (1) dont Zahra Maldji est administratrice et Arabian People & Maghrebian World. 

Zahra Maldji : Bonsoir, Malek. Avant de rentrer dans le vif du sujet, en ce qui concerne votre film, La Chine est encore loin, pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs et décrire votre parcours ?
Malek Bensmail : Mon parcours est en quelque sorte un cheminement. J’ai été très vite intéressé par les documentaires, parce que je pense que le documentaire est un espace qui n’est pas véritablement exploité en fait dans le monde arabe, et pour plusieurs raisons. Les cinéastes le mettent un peu de côté parce que, justement, c’est le médium qui est le plus proche peut-être des gens, c’est le médium qui ramène à une certaine réalité brute et que, parfois, parce que la fiction romance fait rêver. Par contre, le documentaire est une manière de construire aussi la mémoire collective. S’il n’y a pas de documentaire, nous ne savons pas qui nous sommes, nous ne pouvons pas faire de films historiques, de société, de films politiques, qui donnent une possibilité d’avoir une pluralité et de la réflexion. J’ai été très vite intéressé par l’école documentaire. Au même titre que les cinéastes russes ou anglais, j’ai eu envie très vite de consacrer ce métier-là sous forme de documentaire.

L’Histoire face à la réalité

Zahra Maldji : Pour en revenir à votre dernier film, La Chine est encore loin, c’est donc un documentaire, plutôt qu’un film proprement dit ?
Malek Bensmail : Non, c’est un film. Je dis toujours que le documentaire est un film.

Zahra Maldji : Si je dis que c’est un documentaire, c’est parce qu’il n’y a pas d’acteurs, de vrais acteurs.
Malek Bensmail : Oui, mais un film, est un film, c’est important de le dire.

Zahra Maldji : Votre film a été tourné 50 ans après dans ce petit village des Aurès où a été tué l’instituteur Guy Monnerot et qui a été le départ de la révolution. Qu’est-ce qui vous a amené à tourner ce film et pourquoi avoir choisi cette période et ce village ?
Malek Bensmail : Le déclenchement de ce film n’est pas du tout l’histoire de Guy Monnerot ou de ce village. En fait, j’ai voulu véritablement questionner la transmission. Qu’est-ce qui fonctionne aujourd’hui ? Comment la transmission se fait-elle, de nos jours, du monde de l’adulte au monde de l’enfance. Qu’est-ce que l’on transmet ? Il y a l’école, un espace qui est un espace public et il y a le village. Qu’est-ce qu’un enfant qui est né, aujourd’hui dans la société algérienne, qui arrive à l’école primaire, donc les premières années, qu’est-ce qu’on lui transmet ? Quelles matières a-t-il pour se construire ? Quelles matières lui donne-t-on ? 
J’ai fait un film sur l’aliénation, qui est un film sur la folie en Algérie, et j’ai été absolument stupéfait par les délires des malades mentaux, délires qui étaient extrêmement politiques ou religieux. C’était des délires soit sur Boumediene et le FLN, soit sur le GIA et le terrorisme. Les 90% des cas de délires que j’ai vus étaient politico-religieux. Qu’est-ce qu’on leur a fait ? Qu’est-ce qu’on transmet aux enfants ? Dans la rue, à la maison, à l’école ? Cela m’a donné envie de faire un film. Après, le choix du décor, c’était en deuxième temps. J’avais voulu tourner dans mon école primaire, dans ma ville natale, mais j’avais déjà filmé Constantine dans Aliénations et j’ai voulu changer. En cherchant dans les archives, je suis tombé sur l’histoire de cet instituteur et cela m’a donné envie d’aller voir ce village et cette école. J’ai donc vu ce village, cette école et ces enfants que j’ai trouvés incroyables. C’est là que j’ai voulu installer ma caméra, et c’était d’autant plus intéressant qu’il y avait cette histoire avec l’instituteur, qui avait été le déclencheur de la révolution en 1954.

Zahra Maldji : Donc, vous avez tourné dans cette école qui est entrée dans l’Histoire. Vous a-t-elle apporté une autre dimension qu’une école ordinaire ?
Malek Bensmail : Non, vraiment l’école, en tant que telle, n’avait vraiment aucune autre dimension et, pour l’ensemble des habitants, des instituteurs, c’était une école comme les autres, mais il est vrai qu’elle avait une architecture, un peu particulière, assez spécifique, un peu coloniale. Cependant, en même temps, c’était assez touchant car le village ne souhaitait pas trop que l’on reste uniquement sur cette histoire. C’est un plus, c’est un complément d’informations, c’est cinquante ans plus tard : mais ce qui les intéresse, c’est la réalité d’aujourd’hui.

Zahra Maldji : Donc, les enseignants et les élèves préfèrent parler de la réalité qu’ils vivent plutôt que de ce qui s’était passé, il y a cinquante ans ?
Malek Bensmail : Oui, ils ne savaient même pas que Jeannine Monnerot enseignait là. Je n’ai pas réussi à les faire parler de ces deux instituteurs. Je n’allais pas faire l’apologie de ces deux instituteurs, je ne savais pas comment ils transmettaient, ce n’était pas mon but. Il y a un lien, bien sûr mais en même temps, on ne peut pas occulter les vieux de cette période, ceux qui ont vécu cette guerre, il faut pouvoir les entendre parler, que les gens puissent prendre conscience de ces paroles-là et qu’on n’enseigne pas uniquement aux enfants une histoire idéologique, faite de dogmes. Je trouve tout cela assez incroyable. Il faut que les enfants sachent ce qui s’est passé dans ce village. Il faut que les vieux combattants, les vieux qui ont vécu dans ce village, qui ont été élèves dans cette l’école puissent se raconter, c’est comme cela que le système peut progresser, que l’enfant peut comprendre, et pas seulement par une histoire linéaire : cela ne les ouvre pas sur le monde, ni sur leur histoire. Ils ne connaissent que ce que les manuels scolaires du système éducatif leur imposent.

Zahra Maldji : Les anciens élèves, ces chibanis, qui ont vécu aussi dans la pauvreté, tiennent un autre discours...
Malek Bensmail : Ils ont effectivement vécu dans la pauvreté et ont un autre discours ; un discours antinomique avec ce qui se passe aujourd’hui. Ce ne sont pas des louanges, on savait que c’était un pouvoir colonial, mais il y avait une dimension humaine, il y avait autre chose. (à suivre)

Propos recueillis par Zahra Maldji
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vendredi 3 février 2012

La Révolution sous l'oeil de la caméra : "Fauteuils en cuir" d'Emad Ernest


Le film du cinéaste égyptien Emad Ernest, "Fauteuils en cuir" - avec une version française de Maha Ahmed et Françoise Clément - dit de quelle manière la corruption a profondément affecté la vie des habitants de Suez et d'Ismaïliya. "En les accompagnant pendant plusieurs années, je me suis rendu compte que Suez était le secteur brûlant de l'Egypte" commentera le cinéaste. Et pour cause, la région étant un point stratégique pour les raisons que chacun connaît.

Terminé quelques semaines avant le 25 janvier 2011, date de la révolte égyptienne, le documentaire permet de comprendre pourquoi Suez s'est distinguée aux premiers jours du soulèvement égyptien. Il montre les difficultés rencontrées par les paysans et les pêcheurs, confrontés à la dégradation et à la réduction systématique de l'approvisionnement en eau et à la pénurie de poissons,en raison d'une politique de libéralisation violente.

La projection fixée ce vendredi 3 février, se fera en présence du cinéaste.

"Fauteuils en cuir" d'Emad Ernest à 21 heures
Cinéma Les 3 Luxembourg
67, rue Monsieur le Prince
75006 Paris

mardi 17 janvier 2012

Identités vues au pluriel : 4eme Rencontre euro-algérienne des écrivains à Alger

C'est dans le beau site d'inspiration ottomane de l'Hôtel El-Djazaïr d'Alger que la 4eme Rencontre euro-algérienne des écrivains se tiendra, du 25 au 26 janvier 2012, en présence de Mme Laura Baeza, Ambassadrice, Chef de Délégation de l'Union européenne en Algérie.


Organisée par la Délégation de l'Union européenne avec le concours des services culturels de ses Etats membres, cette nouvelle édition qui abordera "Les identités plurielles" en thème central, réunit plusieurs noms du monde littéraire européen et algérien.

dimanche 15 janvier 2012

Musique au coeur : El-Gusto, un documentaire de Safinez Bousbia


Cinquante ans après l’indépendance algérienne qui est célébrée depuis novembre dernier, un documentaire né de l’imaginaire de Safinez Bousbia partie à la recherche de personnages de l’antique Casbah, nous dit les sonorités rauques de la gouaille de gamins devenus grands, unis par le même amour et par la même passion sous le titre d'El Gusto : la musique Chaabi et la vieille cité algéroise ... « un orchestre de musiciens juifs et musulmans, séparés par l’Histoire, se réunit sur scène pour un concert mythique. Ensemble, ils partagent, à nouveau, cette passion qui ne les a jamais quitté, celle de la musique Chaabi. Ce « Blues de la Casbah », popularisé dans les années 30 (on parlait de Medh à cette époque) est la musique populaire algéroise par excellence, celle de la rue, celle des cafés et des fumeries »...

Au fil des notes égrenées, avec cet accent en « ts » unique qui vous désigne immédiatement l’enfant des ruelles de cette envoûtante parure qu'est la Casbah endormie dans ses décombres de souvenirs mais toujours vivaces, nous entrons dans un univers dans lequel tout se partage : l’amour divin, l’amour profane sous ses traits pudiques, la raillerie de ces enfants terribles à qui on ne la fait pas. El Hadj Mrizek (ô combien sa voix pénètre votre cœur ébloui !), Al-Anka, Cheikh H’sissen ... ils ont laissé leur trace marquant à jamais une musique – née elle-même de la musique savante andalouse – avec un répertoire qui raconte la douleur cachée et l’humour particulier qui berce les vieilles nuits algéroises, les cafés chantants ou les soirées des mariages réservées aux hommes certes mais que les femmes écoutent, cachées derrière les lampions.

Le mandole règne en souverain que le piano, le violon et le banjo ne quittent pas. Jalousement étreint, il s’étale sous la tendresse du musicien et envoie son message au ciel penché sur la muse qui s’éveille... celle-ci habite Mamad Haïder Benchaouch (violon et l'enfant terrible de la famille Benchaouch, dont les origines andalouses se mêlent à celles des familles turques installées à Alger), Rachid Berkani ('Oud/Luth oriental, le prince des instruments), Robert Castel (violon), Abdelkader Chercham (mandole), Luc Cherki (guitare), Redha el-Djilali (mandole-guitare), Mohamed el-Ferkioui (accordéon), Maurice el-Médioni (pianiste qui travailla avec Lili Boniche et Salim el-Hallali), Abdelrahmane Guellati (banjo), Joseph Hadjaj (parolier mais aussi qui a plus d'une corde à son arc), Liamine Haimoune (mandole), El Hadi Halo (pianiste qui suit les traces de son père M'hamed El-Anka), Abdelmadjid Meskoud (mandole), René Perez (mandole-guitare) et Mustapha Tahmi (guitare).

Safinez Bousbia a été nommée meilleur réalisateur au Abu Dhabi Film Festival 2011 et le Prix FIPRESCI a été décerné à El-Gusto.

Un documentaire à voir, à "entendre"...


En salle depuis le 11 janvier 2012 :
7, place de la Rotonde, 75001 Paris - Horaires : 13:00/ 14:55/ 18:40/ 20:30/ 22:25
- Rex
1, bd. Poissonnière, 75002 Paris - Horaires : 16:10/ 18:10/ 20:10/ 22:10
8, rue de l'Arrivée, 75015 Paris - Horaires : 13:30/ 15:30/ 17:30/ 19:35/ 21:40
Avenue de la Longue Bertrane, 92390 Villeneuve-la-Garenne - Horaires : 16:00/ 18:00/ 20:15