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mercredi 1 juin 2011

Sidi Tahar Haddad ou la Crucifixion de l’innovateur dans le monde arabe (I)


Par Moncef Bouchrara

Arabian People & Maghrebian World propose, pour la première fois dans ses colonnes, une étude partielle de Moncef Bouchrara, sociologue et philosophe tunisien mais, avant tout, ingénieur-conseil, consultant international spécialisé dans les questions de l’emploi en Méditerranée et enseignant pendant près de trente ans en Tunisie. Conférencier réputé spécialiste de l’univers de l’économie industrialisante, auteur de communications comme « Esprit d’entreprise, féminin et politique », de « Sfax, ‘capitale’ de l’industrialisation rampante » (publiée dans la revue Tiers-Monde, Tome 30, n° 118), « Profil de vieilles familles de Rabat » (parue dans la revue Maroc-Europe, n° 10, 1996 – Rabat, éd. La Porte), « La défaite du Savoir en Méditerranée » présentée au Congrès « World Med » d’avril 2002 et publiée dans la revue Sciences sous le titre de « La construction sociale d’un espace technologique méditerranéen », Moncef Bouchrara s’intéresse et contribue également aux questions philosophiques du monde arabe.

Dans cet ordre d’idées, nous avons opté pour la publication partielle de son étude sur le penseur, syndicaliste et poète tunisien Tahar Haddad et si nous le faisons, c’est parce que cette contribution présente des voies de réflexion à la culture et la politique culturelle, à celle des idées dont le Maghreb et le Monde arabe ont besoin, particulièrement en cette période de remises en question de la société « sociale » où tous les acteurs culturels, humanistes, sociologues tentent de sortir de l’état cataleptique dans lequel ils se trouvent depuis plusieurs décennies. Et la pensée de  Tahar Haddad est plus que jamais à réviser car elle n’est pas inutile...
Cette étude est présentée en plusieurs parties. En fin de chaque partie, le lecteur pourra  joindre l'auteur via le contact mis en fin de lecture.

I - La fin d’un Innovateur-Type

Il y a 65 ans, le 7 décembre 1935, un jeune homme était porté en terre aux portes de la ville. Un homme de 36 ans. Une minuscule procession du dernier accompagnement a traversé les quartiers de Tunis sous la pluie, à pied jusqu’au cimetière à l’entrée sud de la médina. Ce cortège du silence était composé de huit personnes en tout, quatre amis plus quatre membres de sa propre famille. Ils durent porter sa dépouille sur leurs épaules, tout le long, jusqu’au lieu de sa mise en terre. Ce fut là une fin typique de maudit, de prophète, où même le rôle des derniers compagnons a été assuré. La vie si courte de cet homme fut des plus lumineuses et des plus fondatrices. Sa fin et surtout son enterrement furent des plus honteux pour sa société. Sa faute sociale, son crime, consistèrent en la publication, le 3 octobre 1930, d’un livre en arabe intitulé : le statut de nos femmes dans le droit canonique et dans la société (1). Ce livre appelait à l’émancipation des femmes et à leur éducation généralisée, c’est-à-dire, à la révision de leur statut dans la société. Rien de plus que cela. Mais ce crime fut aggravé non seulement parce que l’auteur avait eu le courage de publier un livre appelant à débattre d’un sujet tabou, sujet d’ordre théologique par excellence, mais aussi et surtout, parce qu’il l’avait fait en pur autodidacte, en pur produit culturel local, par un homme qui n’avait jamais voyagé hors de son pays, ni vers l’Orient, ni vers l’Occident. Enfin et surtout, parce qu’il n’était encore officiellement qu’un simple étudiant à l’Université multiséculaire de la Zitouna, un homme n’ayant donc pas de diplôme, pas de reconnaissance officielle des hiérarchies du Savoir.

Tahar Haddad fut considéré, alors, comme hérétique. Il avait commis là, un crime de lès-statut, et plus précisément de dépassement de statut. Ses maîtres ne le lui pardonnèrent pas et il fut privé de moyens d’exister professionnellement, avant d’être victime d’une guerre psychologique et morale sans merci, de la part de la quasi totalité de sa société, jusqu’à sa fin précoce, cinq années plus tard. Il mourut en manboudh, c’est-à-dire en rejeté, en non être social (2). La polémique que son livre souleva dans la société tunisienne entre 1930 et 1935 fut d’une violence inouïe ; les condamnations quasi générales sur la place publique dont il a été victime, épuisèrent mortellement et rapidement cet homme qui rêvait pourtant et qui énonçait que tous ses compatriotes pouvaient être des « aristocrates ».
Il était un réformateur social, un philosophe, un poète, un fin chroniqueur de son époque et aussi un homme d’action, un agitateur politique majeur des années 1920 à 1935, avec son compagnon de luttes Mohamed Ali El Hammi, père du syndicalisme en Afrique du Nord.  Tahar Haddad a été membre fondateur, membre du bureau et chargé de la propagande du premier syndicat arabe de travailleurs. Il fut un titan, un merveilleux autodidacte, un inventeur de lui-même autant que de ses idées. Il fut le plus grand agitateur de ce siècle, dans un pays qui se prétend un lieu privilégié de la modernisation arabe. Il fut pourtant traité et crucifié comme un Jésus-Christ.

II - Le Paradoxe d’une Education généralisée sans Changement culturel : La Connaissance sans Performance

Le destin de  Tahar Haddad est emblématique et caricaturalement représentatif du statut de l’innovateur et, plus généralement, du statut du créatif dans la société arabe en général et la société tunisienne en particulier. En premier lieu, l’innovateur est toujours considéré quasiment comme un hérétique et combattu en tant que personne pratiquement avec la même violence que le fut  Tahar Haddad. En second lieu, dans nos pays, la reconnaissance de l’idée à son propriétaire, dépend encore de son statut hiérarchique ou politique de l’instant. Des décennies d’instruction généralisée et d’éducation moderne n’ont, par conséquent, pas réussi à changer les mentalités des hommes et des femmes, de ce point de vue. Aussi, à l’occasion des cérémonies officielles de célébration du centenaire de sa naissance, ces quelques lignes se veulent donc, avant tout, un hommage à l’individu, à l’être humain que fut  Tahar Haddad, et non un hommage à ses idées seulement, y compris celles en faveur des femmes. Nous avons, en effet, encore aujourd’hui, tendance à récupérer les idées et à maltraiter les hommes à idées, surtout quand ils sont comme tout un chacun, ni hiérarques, ni apparatchiks. Ainsi l’exemple de la non acceptation culturelle de  Tahar Haddad, son exclusion totale par l’ensemble de la société tunisienne de l’époque, et surtout, la poursuite de ces tendances à l’heure actuelle, montrent que la modernisation tunisienne d’aujourd’hui, et arabe plus largement, est illusoire et incomplète. Pourtant, ces sept dernières décennies ont vu l’accession des populations arabes à l’indépendance nationale, à l’éducation pour tous, et pour la Tunisie, en particulier, aux acquis juridiques exceptionnels de l’égalité entre les sexes et entre les individus ; le tout appuyé par la réalisation d’un progrès économique et social sans précédent dans le monde arabe. Nous sommes dans une situation d’une modernisation incomplète donc, parce que sans changement culturel véritable du statut de l’innovateur dans la société et sans changement de valeurs et d’attitude par rapport à l’activité systématique d’énonciation de l’innovation.

Force est de reconnaître, en effet, que cette non-recevabilité sociale, souvent violente, de toute idée nouvelle et surtout de l’innovateur endogène lui-même, perdure encore depuis le martyre de  Tahar Haddad et reste une donnée culturelle profonde et une mentalité de base toujours ancrée dans nos conduites collectives. Ces attitudes sont une raison évidente de l’aliénation arabe actuelle, et un handicap principal dans le changement tunisien. Elles sont difficilement changeables par une volonté politique suprême, par en haut. Toutes les bonnes volontés d’un gouvernement, toutes les incitations financières, n’en viendront pas à bout. On ne change pas une société par décret.

Cette inaptitude structurelle arabe et tunisienne, en particulier, à produire régulièrement le changement de soi par soi, renvoie à tant de batailles et tant de polémiques sur la difficulté du monde musulman à se repositionner dans les chemins de l’Ijtihad. Cette difficulté remonte aux oukases des docteurs de la foi de la période Ach’arite du XIIe siècle. Avant les Ach’arites, il y avait déjà, dès le premier siècle de l’Hégire, avant même la naissance du droit musulman, une méfiance vis-à-vis de l’innovation et un désir de pétrifier l’islam dans ses formes d’origine (3). Mais on pourrait rechercher les racines de cette difficulté culturelle à nourrir l’innovation en remontant plus loin encore, à la période antéislamique et à l’ostracisme qui frappait déjà les poètes al-sa’âlka qui osaient s’écarter de la loi du conformisme collectif.

Le deuxième paradoxe dans le monde arabe et tunisien en particulier est que l’innovation peut être observée pourtant, aujourd’hui dans la société sous des formes balbutiantes, sous des formes d’ingéniosité, assez exceptionnelle parfois (la ville de Sfax en Tunisie ou celle de Damiette en Égypte). Elle peut, ainsi, être caractérisée et démontrée, à travers l’observation minutieuse des activités économiques, technologiques et mêmes culturelles dites « informelles » ou « non-institutionnelles ». On peut la ressentir à travers les efforts des hommes et des femmes qui s’adaptent par eux-mêmes aux contraintes de la modernisation et de la globalisation. Mais cette ingéniosité des populations, souvent les moins favorisées doit se réaliser dans la clandestinité et dans l’ombre de l’illégalité. Face au Droit officiel, le Soi créateur doit se réaliser dans l’Invisible et l’Indicible, par des pratiques de contournement des réglementations et par toute une culture de la « rampance » (4). Nous sommes face à la Performance Sans Reconnaissance. Ainsi les deux phénomènes de « connaissance sans performance » et performance sans reconnaissance », se conjuguent en effet de ciseaux, pour ralentir l’accès et la participation pleine et entière à la modernité

Il est raisonnable de se demander si une des explications de ce phénomène frappant ne résiderait pas, en fait, dans le rapport même de la langue arabe - moyen de liaison et par conséquent d’existences communautaire et individuelle par excellence - à la notion et à l’activité généralisée d’innovation. Il est légitime de se demander si ce rapport de la langue arabe n’est pas extraordinairement handicapant pour les individus et les communautés, quand il s’agit de se livrer publiquement à l’innovation. Ainsi traduire le verbe innover aboutit au mot abda’a qui est très proche en racine et en sonorité d’un autre verbe péjoratif, celui là : bada’a et qui signifie littéralement « hérétiser », c’est-à-dire produire une hérésie religieuse. Les cousinages sonores et les connotations péjoratives continuent avec les couples de mots suivants : innovation désignée par ibdâ’ et celui d’hérésie par bid’a, ou encore le mot nouveauté par mouhdath, lui-même hérésie, de la même racine que hadatha : modernité (5). Il faut rappeler ici que la langue arabe a pour premier texte de référence Le Coran. Le rapport entre langue et religion est prégnant et que le rapport à la notion de connaissance continue même aujourd’hui, à être surplombé et plombé par cette longue histoire d’interdits implicites.

Dès le premier siècle de l’Hégire, les docteurs de la foi musulmans, par peur d’une multiplication sauvage et non contrôlée de l’interprétation des textes sacrés, ont décrété une fois pour toutes, que l’ijtihad était terminé dans ce domaine. L’ijtihad, notion démocratique, fondamentale et libératrice de l’islam, est le libre effort personnel et individuel de réinterprétation des lois et des événements pour permettre aux individus et aux groupes d’aboutir à une harmonie avec leur environnement historique changeant et éliminer ainsi les dissonances qu’ils pourraient vivre. Les docteurs de la foi ont donc décrété que l’ijtihad n’était pas seulement terminé, mais que, dorénavant, il devait être considéré comme une bid’a, immédiatement coupable d’hérésie (Talbi 3). Ils ont, dès lors, créé une véritable cage pour la pensée et ordonné le plus formidable système idéologique et psychologique qui puisse encore persister. Le panoptique de Bentham par excellence, c’est le rapport de l’islam officiel à l’ijtihad.

"La femme dans la société et la Loi" est paru,
pour la première fois en 1930, en langue arabe.
Si cette hypothèse pouvait avoir une parcelle de réalité, alors perdurerait encore aujourd’hui, chez tout un chacun et en arrière-fond mémoriel, une espèce de double-bind paralysant et un mécanisme immédiat d’autocensure morale et imaginaire. Cette autocensure reposerait sur un stock cognitif partagé et menaçant, qui se déclencherait dès que l’on essaye de nommer les activités d’innovation par leur nom, c’est-à-dire, en définitive, de les objectiver, de les reconnaître et de les communiquer et de les institutionnaliser.

Ainsi nous pourrions peut-être comprendre pourquoi les Arabes sont si aptes et si impatients à reconnaître l’innovation chez l’étranger et si réticents à l’accepter venant de chez eux. Si l’étranger innove, c’est son problème avec son histoire culturelle d’origine, mais si le musulman innove de soi sur soi, s’il s’invente et se réinvente, par nécessité ou par désir, il se place alors dans un réseau de références inconscientes handicapantes, à la frontière menaçante de l’hérétisme. Un stock de hadiths (recommandations du Prophète) et de règles est là pour être utilisé contre tout dérapage. Ainsi cette recommandation : « Suis et ne précèdes pas » (Talbi note 3).

Tahar Haddad constitue un cas d’étude exemplaire de cette théorie du « bégaiement névrotique arabe », de cette pathologie auto-immune vis-à-vis de l’activité généralisée et démocratique de l’innovation endogène. Ce bégaiement névrotique non identifié comme tel, aboutit à des situations de mesmérisation et d’impuissances non expliquées face à l’histoire et ses changements, impuissances qui se traduisent en explosions récurrentes de violence, contre les autres, entre sois, et en définitive contre soi.

Cette difficulté à diagnostiquer le handicap en soi-même conduit surtout à la recherche perpétuelle d’un persécuteur extérieur. Pour le monde arabe et musulman, il est difficile dans ces conditions, de survivre et de se développer en tant que communauté stable sans avoir un ennemi. L’ennemi explique notre propre impuissance à nous hisser la dignité et à partager avec nos semblables la jouissance de la rencontre sans limites de la différence.

Ainsi, encore une fois, la place attribuée à l’innovation dans le monde arabe ne bénéficie que d’un statut ambigu même après des décennies d’éducation moderne. Aux yeux des élites tunisiennes et arabes généralement, Il n’y a d’innovation que scientifique ou de haute technologie. A leurs yeux, le monde ne change que par la technologie ou par la science, c’est à dire de façon instrumentale, bureaucratique. Le monde musulman et ses élites acceptent difficilement l’idée que l’innovation n’est pas que technologique, mais qu’elle est aussi de statut, d’attitudes et de valeurs. L’aventure de la transformation de soi par soi.

Ce qui précède, quelle que soit la grossièreté de l’argument, a au moins le mérite de nous indiquer la possibilité qu’il reste un travail immense d’institutionnalisation consciente de l’activité innovationnelle. Ce travail de changement culturel endogène, la société tunisienne et la société arabe doivent le faire par elles-mêmes, et sur elles-mêmes (à suivre).
Moncef Bouchrara

Note de l'auteur :
Pour recevoir l’étude complète sur Tahar Haddad et faire part de vos réactions, adresser un mail à : moncef.bouchrara@wanadoo.fr
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(1) « Imraatouna fil moujtamaa wa fi Ecchariaa » (La femme dans la société et dans la Loi).
(2) Sur Tahar Haddad, il n’y a pas d’ouvrages qui aient été publiés malheureusement en français ou en langues autres que l’arabe. En français, on lira un article de Nouredine Sraieb dans la série : « Les Africains », Editions Jeune Afrique – Paris. En arabe, l’introduction du Professeur Ahmed Khaled à l’édition des œuvres complètes de Tahar Haddad, publiée en 3 tomes par le ministère des Affaires culturelles – Tunis, 1999.
(3) Sur l’histoire sociale et culturelle, du concept d’innovation dans l’islam, une histoire très mouvementée, on lira avec profit, pour l’arrière-fond, les écrits de Hichem Jaiet : « La Grande Discorde » - Gallimard, Paris. Mais, surtout, nous signalons les travaux fascinants du Professeur Mohamed Talbi durant les années 50 et, en particulier, sa Thèse de Doctorat à la Sorbonne. Ces travaux sont résumés dans l’article : «La Bid’a dans l’islam» paru dans la revue Studia Islamica, Paris, 1959.
(4) Sur la description d’innovation informelle et non institutionnalisée, lire de Moncef Bouchrara : «Industrialisation rampante et Innovation clandestine», in Economie & Humanisme – Lyon, 1985 ; «L’Industrialisation rampante : ampleur, mécanismes et portée» in Economie & Humanisme – Lyon, 1987. Sur le concept de « rampance », lire de Moncef Bouchrara : «L’économie tunisienne entre identité et légalité», série de dix articles parus dans le quotidien La Presse de Tunisie – Tunis, 1995.
(5) Sur les différences entre « innovation » et « hérésie », lire Mohamed Talbi, déjà cité, et les deux articles sur la bid’a et ibdâ’ dans l’Encyclopédie de l’Islam.


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