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mercredi 8 février 2012

Entretien avec Malek Bensmail, le réalisateur de La Chine est encore loin (1ère partie)


Malek Bensmaïl - Avec l'aimable prêt du cinéaste.
Reproduction interdite.
Zahra Maldji a rencontré Malek Bensmail, le réalisateur du film La Chine est encore loin. Il s’agit d’une première car cette interview - publiée en plusieurs parties - est présentée aux lecteurs dans le cadre d’une collaboration rédactionnelle entre Lalla Ghazwana (1) dont Zahra Maldji est administratrice et Arabian People & Maghrebian World. 

Zahra Maldji : Bonsoir, Malek. Avant de rentrer dans le vif du sujet, en ce qui concerne votre film, La Chine est encore loin, pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs et décrire votre parcours ?
Malek Bensmail : Mon parcours est en quelque sorte un cheminement. J’ai été très vite intéressé par les documentaires, parce que je pense que le documentaire est un espace qui n’est pas véritablement exploité en fait dans le monde arabe, et pour plusieurs raisons. Les cinéastes le mettent un peu de côté parce que, justement, c’est le médium qui est le plus proche peut-être des gens, c’est le médium qui ramène à une certaine réalité brute et que, parfois, parce que la fiction romance fait rêver. Par contre, le documentaire est une manière de construire aussi la mémoire collective. S’il n’y a pas de documentaire, nous ne savons pas qui nous sommes, nous ne pouvons pas faire de films historiques, de société, de films politiques, qui donnent une possibilité d’avoir une pluralité et de la réflexion. J’ai été très vite intéressé par l’école documentaire. Au même titre que les cinéastes russes ou anglais, j’ai eu envie très vite de consacrer ce métier-là sous forme de documentaire.

L’Histoire face à la réalité

Zahra Maldji : Pour en revenir à votre dernier film, La Chine est encore loin, c’est donc un documentaire, plutôt qu’un film proprement dit ?
Malek Bensmail : Non, c’est un film. Je dis toujours que le documentaire est un film.

Zahra Maldji : Si je dis que c’est un documentaire, c’est parce qu’il n’y a pas d’acteurs, de vrais acteurs.
Malek Bensmail : Oui, mais un film, est un film, c’est important de le dire.

Zahra Maldji : Votre film a été tourné 50 ans après dans ce petit village des Aurès où a été tué l’instituteur Guy Monnerot et qui a été le départ de la révolution. Qu’est-ce qui vous a amené à tourner ce film et pourquoi avoir choisi cette période et ce village ?
Malek Bensmail : Le déclenchement de ce film n’est pas du tout l’histoire de Guy Monnerot ou de ce village. En fait, j’ai voulu véritablement questionner la transmission. Qu’est-ce qui fonctionne aujourd’hui ? Comment la transmission se fait-elle, de nos jours, du monde de l’adulte au monde de l’enfance. Qu’est-ce que l’on transmet ? Il y a l’école, un espace qui est un espace public et il y a le village. Qu’est-ce qu’un enfant qui est né, aujourd’hui dans la société algérienne, qui arrive à l’école primaire, donc les premières années, qu’est-ce qu’on lui transmet ? Quelles matières a-t-il pour se construire ? Quelles matières lui donne-t-on ? 
J’ai fait un film sur l’aliénation, qui est un film sur la folie en Algérie, et j’ai été absolument stupéfait par les délires des malades mentaux, délires qui étaient extrêmement politiques ou religieux. C’était des délires soit sur Boumediene et le FLN, soit sur le GIA et le terrorisme. Les 90% des cas de délires que j’ai vus étaient politico-religieux. Qu’est-ce qu’on leur a fait ? Qu’est-ce qu’on transmet aux enfants ? Dans la rue, à la maison, à l’école ? Cela m’a donné envie de faire un film. Après, le choix du décor, c’était en deuxième temps. J’avais voulu tourner dans mon école primaire, dans ma ville natale, mais j’avais déjà filmé Constantine dans Aliénations et j’ai voulu changer. En cherchant dans les archives, je suis tombé sur l’histoire de cet instituteur et cela m’a donné envie d’aller voir ce village et cette école. J’ai donc vu ce village, cette école et ces enfants que j’ai trouvés incroyables. C’est là que j’ai voulu installer ma caméra, et c’était d’autant plus intéressant qu’il y avait cette histoire avec l’instituteur, qui avait été le déclencheur de la révolution en 1954.

Zahra Maldji : Donc, vous avez tourné dans cette école qui est entrée dans l’Histoire. Vous a-t-elle apporté une autre dimension qu’une école ordinaire ?
Malek Bensmail : Non, vraiment l’école, en tant que telle, n’avait vraiment aucune autre dimension et, pour l’ensemble des habitants, des instituteurs, c’était une école comme les autres, mais il est vrai qu’elle avait une architecture, un peu particulière, assez spécifique, un peu coloniale. Cependant, en même temps, c’était assez touchant car le village ne souhaitait pas trop que l’on reste uniquement sur cette histoire. C’est un plus, c’est un complément d’informations, c’est cinquante ans plus tard : mais ce qui les intéresse, c’est la réalité d’aujourd’hui.

Zahra Maldji : Donc, les enseignants et les élèves préfèrent parler de la réalité qu’ils vivent plutôt que de ce qui s’était passé, il y a cinquante ans ?
Malek Bensmail : Oui, ils ne savaient même pas que Jeannine Monnerot enseignait là. Je n’ai pas réussi à les faire parler de ces deux instituteurs. Je n’allais pas faire l’apologie de ces deux instituteurs, je ne savais pas comment ils transmettaient, ce n’était pas mon but. Il y a un lien, bien sûr mais en même temps, on ne peut pas occulter les vieux de cette période, ceux qui ont vécu cette guerre, il faut pouvoir les entendre parler, que les gens puissent prendre conscience de ces paroles-là et qu’on n’enseigne pas uniquement aux enfants une histoire idéologique, faite de dogmes. Je trouve tout cela assez incroyable. Il faut que les enfants sachent ce qui s’est passé dans ce village. Il faut que les vieux combattants, les vieux qui ont vécu dans ce village, qui ont été élèves dans cette l’école puissent se raconter, c’est comme cela que le système peut progresser, que l’enfant peut comprendre, et pas seulement par une histoire linéaire : cela ne les ouvre pas sur le monde, ni sur leur histoire. Ils ne connaissent que ce que les manuels scolaires du système éducatif leur imposent.

Zahra Maldji : Les anciens élèves, ces chibanis, qui ont vécu aussi dans la pauvreté, tiennent un autre discours...
Malek Bensmail : Ils ont effectivement vécu dans la pauvreté et ont un autre discours ; un discours antinomique avec ce qui se passe aujourd’hui. Ce ne sont pas des louanges, on savait que c’était un pouvoir colonial, mais il y avait une dimension humaine, il y avait autre chose. (à suivre)

Propos recueillis par Zahra Maldji
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