vendredi 2 mars 2012

Entretien avec le cinéaste Malek Bensmaïl (3e partie)



Comme précédemment indiqué (lire 1ère et 2eme parties - février 2012), Zahra Maldji a rencontré le cinéaste Malek Bensmail. Le réalisateur de La Chine est encore loin et Aliénations a bien voulu se prêter au jeu des questions-réponses de l'administratrice du site franco-algérien Lalla Ghazwana (1). Cette troisième partie parle essentiellement des protagonistes féminins rencontrées, interviewées pour les besoins du documentaire, un vrai travail de remontée dans le temps sur la période post-indépendance et l'après-indépendance.

Des hommes et des femmes

Zahra Maldji : On le (le personnage de Messaoud) voit dans le film ramasser les vieilles poteries qu’il nettoie avec comme de la tendresse et une certaine révolte ou sa chambre qu’il a transformée en musée et quand il vous a emmené voir ce fameux hôtel adossé à la montagne, le Transatlantique, très réputé à l’époque et qui s’est assez détérioré... ce qui est dommage...
Malek Bensmail : Il nous alerte un peu sur tout ce manque d’activités touristiques, plus d’hôtels, plus de cars, plus de touristes. Messaoud pose une question très essentielle, c’est que nous ne pouvons sortir de notre marasme que par la culture et le système éducatif. Tant que nous n’aurons pas compris cela, le terrorisme restera, la crise économique sera toujours là, parce que la pensée n’est plus là. Il n’y aura que des businessmen, des flics, des militaires, des terroristes.

Zahra Maldji : Et Rachida ? Comment avez-vous pu la convaincre de se « montrer » ?
Malek Bensmail : Rachida, c’est un personnage magnifique. C’est une personne qui a mis du temps à accepter d’être filmée. Elle m’a donné d’abord juste son dos, puis des éléments de son travail ; c’est elle qui m’a donné cette idée de structurer le film dans la temporalité de Rachida. J’ai essayé d’avoir d’autres femmes et je me souviens de deux femmes que je voyais lorsque, gamin, je passais avec mes parents. Elles vendaient des tapis et des bijoux et discutaient avec mes parents. Là, je ne trouve plus personne et la nouvelle génération est fermée. Les femmes se sont bien occupées de nous. Lors du tournage, lorsqu’elles nous voyaient passer avec les enfants, elles nous envoyaient des plateaux de gâteaux, de couscous. Nous étions nourris sans problème. Elles nous nourrissaient, nous surveillaient, veillaient sur nous en quelque sorte. Nous n’avons jamais vu les femmes des deux instituteurs ; pourtant, nous avons dormi chez eux, avons mangé chez eux. Quand j’ai dit à Rachida que je n’avais que les témoignages des hommes et que j’aimerais aussi avoir des témoignages de femmes, elle m’a répondu qu’elle allait voir, qu’elle allait être mon ambassadrice. Mais quand elle a vu qu’il n’y avait personne, elle a alors pris sur elle et m’a dit, « c’est moi qui vais témoigner, mais tu ne me filmes pas ». Je lui avais dit : « Mais si tu ne me donnes que ta voix, il faut bien que les gens voient que c’est toi qui parle ». Elle me répondit : « ce n’est pas grave, tu dissocies ma pensée de ma voix ». Une femme de ménage, me sortir une phrase de ce genre ! On reçoit des leçons et toujours des plus humbles. Ce sont les plus humbles qui nous ouvrent les yeux.

Zahra Maldji : Finalement, elle a accepté de se laisser filmer. Et quand on l’écoute, elle sort tout ce qu’elle avait sur le cœur et personne ne trouve grâce à ses yeux.
Malek Bensmail : Oui, mais, en même temps, elle les excuse, elle est tolérante, elle dit bien « j’excuse ces gens-là »...

Zahra Maldji : Elle les excuse mais, à un moment, elle traite bien les hommes de grands lâches, qui n’ont plus de « nif » ; qu’avant, ils étaient de vrais hommes... On revient aux anciens élèves de l’instituteur Monnerot. Vous a-t-il été facile de les retrouver ? Ont-ils accepté de témoigner sans difficulté ?
Malek Bensmail : Rien n’a été facile, nous avons mis du temps. J’avais demandé aux assistantes de les retrouver. A un moment donné, je me suis dit que ce serait dommage de ne pas les rencontrer, car je me suis aperçu que l’histoire de la révolution était ânonnée. J’ai donc demandé à l’instituteur s’il ne voulait pas que je ramène ces anciens élèves. Il a accepté et c’est comme cela que cette rencontre a eu lieu.

Zahra Maldji : C’était émouvant et, en même temps, ces jeunes élèves voyaient ces anciens pleurer leur instituteur, alors que c’était un enseignant français pendant la révolution et qu’ils les entendaient raconter leurs bons souvenirs de cette époque.
Malek Bensmail : C’est là que le film travaille sur la démystification, parce que tant d’autres disent le contraire. Et je crois que nous, nous devrons faire ce travail, nous, Algériens. Il faut démystifier un peu la révolution maintenant et travailler sur l’humain...

Démystifier

Zahra Maldji : Il y a beaucoup de temps forts dans votre film, mais il y a deux scènes qui nous laissent perplexes, pantois et nous questionnent. Ce sont la levée du drapeau et le cours dans l’école coranique. Parce que l’on a l’impression que les enfants sont complètement détachés de leur environnement et qu’ils ne font que rabâcher ce qu’ils ont ingurgité sans compréhension. Ces deux scènes sont terribles et même temps terrifiantes.
Malek Bensmail : Parce que je pars du principe que l’on nous montre une certaine réalité. C’est comme ici en France, quand on fait des choses par excès, ou on les impose par excès, c’est l’effet inverse qui en résulte, c’est de ne plus aimer le drapeau. Vous vous rendez compte, qu’en Algérie, on impose la levée du drapeau, que l’on baisse le soir, tous les jours, pendant cinq jours ! L’enfant, l’hymne, il ne veut plus le chanter, le drapeau, il en a ras-le-bol, et cela le gave. Et c’est la même chose pour l’école coranique, les sourates sont là aussi ânonnées, l’enfant ne les comprend pas. Que l’enfant, lorsqu’il est tout petit, doive apprendre l’alphabet par cœur, je le conçois, mais un enfant qui arrive au CM2, doit être capable de comprendre ce que veut dire une sourate, et non pas à réciter bêtement. Alors, comment voulez-vous après que l’on ne crée pas de terroriste ? Il n’y a aucune compréhension de la religion, de sa tolérance, de sa philosophie, de sa poésie. Les enfants ne comprennent rien aux sourates, à part de les réciter bêtement et c’est comme cela qu’ils sont malléables et manipulables.

Zahra Maldji : On arrive à la fin du film qui se termine par une scène qui aurait été ludique, si les filles n’étaient pas restées sur la plage, parlant cuisine, pendant que les garçons se baignaient. On n’est pas encore sorti de l’auberge, là !
Malek Bensmail : Non et il faut savoir une chose, c’est que les filles n’ont pu venir que parce que je suis intervenu ; il leur était interdit d’aller à la plage ! J’aurai pu outrepasser mon rôle de cinéaste et filmer le fait que l’on ne laisse pas ces filles aller à la plage. Les filles du village... Mais je ne pouvais pas, après avoir passé une année avec elles, après avoir partagé beaucoup de choses avec elles, les abandonner pour deux jours de liberté et, en même temps, donner une image négative. J’ai dû négocier avec les deux instituteurs, négocier avec le directeur, négocier avec les parents et, du coup, nous avons dû embaucher des femmes du village pour accompagner les fillettes, parce qu’ils avaient peur. Ils avaient peur de quoi ? Ce sont des petites gamines. Je suis désolé, j’ai vécu en Algérie, et j’ai participé à beaucoup d’excursions qui étaient mixtes. Il a donc bien fallu qu’il se soit passé quelque chose entre temps.

Zahra Maldji : Pour venir à un sujet sensible, pour ne pas dire tabou, que pensez-vous de cette « chasse aux sorcières » que l’on fait à la langue berbère, que l’on tente par tous les moyens d’éradiquer et de faire disparaître, et quand je dis langue berbère, je pense aussi au dialecte algérien, qui est bien méprisé aussi.
Malek Bensmail : C’est très juste ce que vous dites. Pour moi, je pense qu’il y a une réappropriation des langues maternelles, et les langues maternelles sont le berbère et l’arabe dialectal. Pour moi, c’est l’essentiel car c’est ce qui permet véritablement de donner à une nation une sorte de socle fort. Que l’arabe classique soit une langue étrangère au même titre que la langue française, oui, et qu’elle soit apprise d’une façon intelligente et qu’elle ne soit pas, encore une fois, ânonnée de n’importe quelle manière, que même dans les administrations on parle mal, à la télévision, on parle mal, que même les Egyptiens ne nous comprennent pas ni les Syriens, par exemple. Donc, à un moment donné, il faut se poser la question : que doit-on apprendre aux enfants ?  Et cette reconnaissance de l’arabe dialectal et du berbère est une reconnaissance vitale, parce qu’elle permet simplement à chaque Algérien de se reconnaître et d’être soi, alors que, pour l’instant, on a la haine de soi, c’est-à-dire que l’on est dans le repli de soi, du moment que l’Algérien n’a pas le droit de parler sa langue. Quand il passe de la rue, ou d’un espace privé, à un espace public où l’arabe classique est obligatoire, il ne sait pas le parler. Il y a là un vrai problème.

Zahra Maldji : Vous avez réalisé ce film en 2008, qu’est-ce qui fait qu’on ne l’a vu qu’en 2010 pour la première fois ?
Malek Bensmail : Il y a eu des problèmes financiers qui ont retardé la sortie du film.

Zahra Maldji : Entre ce film et Aliénations, sorti en 2004, il y a un grand écart, y a-t-il eu autre chose ?
Malek Bensmail : Oui, Le grand jeu, sur les élections présidentielles, qui a été censuré en France et en Algérie.

Zahra Maldji : Comme les autres ?
Malek Bensmail : Oui, de la même manière.

(à suivre)
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jeudi 23 février 2012

Institut Cervantès d'Alger : tête-à-tête avec Laura Freixas et Maïssa Bey


Sous l'égide de l'ambassade d'Espagne en Algérie et l'Institut Cervantès d'Alger, deux romancières sont à l'honneur, le 1er mars 2012, autour d'une rencontre littéraire : Maïssa Bey et Laura Freixas.

Laura Freixas est une auteure espagnole. Après des études en droit en 1980, elle s’est consacrée à l’écriture et est devenue critique littéraire pour plusieurs revues et journaux dont La Vanguardia. A son actif, on compte un essai sur le rôle de la femme dans la littérature – "Literatura y Mujeres" – des contes, essais et romans dont  Adolescencia en Barcelona hacia 1970 (publié en 2007), Los autros son màs felices (Les autres sont plus heureux, sorti en 2011), Último domingo en Londres (1997), Amor o lo que sea (2005). Elle est également chargée de cours dans des universités à l’étranger.

Maïssa Bey, de son vrai nom Samia Benameur, a fait ses études de lettres à Alger avant d’enseigner le français à Sidi Bel-Abbès (ouest algérien) où elle y réside et où elle participe à une association culturelle - Paroles et écritures - créée en 2000. Auteure de plusieurs romans (comme Pierre, sang, papier ou cendres, Nouvelles d’Algérie...), de contes, de pièces de théâtre, essais et poésies, elle a reçu, en 2005, le Grand Prix des Libraires algériens pour l’ensemble de ses œuvres et, en 2011, le Prix Méditerranée/Maghreb de l’ADELF (Association des écrivains de langue française).  

Institut Cervantès - 15h30
9 rue Khelifa Boukhalfa
16000 Alger


mardi 21 février 2012

Entretien avec Malek Bensmaïl, le réalisateur de La Chine est encore loin (2e partie)


Malek Bensmaïl.Avec l'aimable prêt du cinéaste.
Reproduction interdite.

Zahra Maldji a rencontré, à Paris, Malek Bensmail, le réalisateur du film La Chine est encore loin. Il s’agit d’une première car cette interview est présentée aux lecteurs dans le cadre d’une collaboration rédactionnelle entre Lalla Ghazwana (1) dont Zahra Maldji est administratrice, et Arabian People & Maghrebian World. Après une première partie consacrée à "L'Histoire face à la réalité", cette interview se poursuit avec le regard du cinéaste sur les enfants, "acteurs" du documentaire.


« Une errance, c’est un mouvement de violence »

Zahra Maldji : Pour en revenir au film et au village, comment avez-vous été accueilli par les habitants et quelles ont été vos relations avec eux ?
Malek Bensmail : Cela a pris beaucoup de temps, une année, j’ai tourné quatre saisons. Je suis d’abord passé par le biais des enfants dans l’école, c’était très important. J’ai vraiment commencé à tourner les premières saisons à l’école. Ils m’ont ouvert petit à petit toutes les portes des maisons du village, qui étaient fermées, parce qu’ils ont vu que l’on était beaucoup avec les enfants, que nous vivions comme eux, que nous mangions comme eux, que nous allions à la cantine. Peu à peu, les choses se sont mises en place et ils nous ont accueillis dès qu’ils se sont sentis en confiance. Cela a été absolument génial, ils nous ont protégés parce qu’il y avait, tout même, des problèmes de sécurité. Pour moi, cela a été une très belle année.

Zahra Maldji : Quand on regarde le film, on n’a pas l’impression qu’il y a une caméra, que ce soit derrière les enfants ou derrière les adultes. Ils sont libres de leurs mouvements, de leurs regards, que ce soit dans l’école ou à l’extérieur, dans le village. Comment avez-vu réussi à obtenir cela ? A aucun moment, on n’imagine qu’il y a quelqu’un avec une caméra.
Ahmed et les autres dans La Chine est encore loin.
Avec l'aimable prêt du cinéaste.
Reproduction interdite.
Malek Bensmail : Ça, c’est le temps. Vous savez, lorsqu’on a passé une année, les quatre saisons, c’est vrai que les premiers mois, ils regardaient beaucoup la caméra. Ce que je fais généralement lorsque je tourne un film, au sein d’une institution, en tout cas, je fais en sorte que les gens censés jouer puissent manipuler eux-mêmes le matériel. Déjà, pour démystifier le matériel, les caméras, les micros, etc. C’est ce que j’ai fait avec les enfants. Et dans un deuxième temps, j’ai laissé même les regards que j’ai enregistrés, leurs rires face à la caméra lorsqu’ils disent « Algérien » quand on leur demandait leur nationalité. C’était aussi pour les apprivoiser et pour qu’ils puissent, eux aussi, nous apprivoiser. Cela, c’est très important. Ainsi, au fur et à mesure que le temps passait, eh bien, ils se sont habitués. Ils ont démystifié l’équipe, la caméra et, parfois, je vous assure, quand j’étais à peine à 50 mètres, je faisais de gros plans, ils m’avaient oublié totalement. Je ne voulais pas être transparent, je faisais en sorte qu’ils sachent qu’on tournait. Nous leur étions devenus sympathiques et de voir l’équipe tous les jours, au bout d’un moment, elle a fini par faire partie du décor. A mon avis, pour eux, cela a été une belle année parce qu’ils ont vu du matériel de cinéma, qu’ils ont rencontré un ingénieur du son, qui était Iranien, le directeur de la photo ; ils ont discuté avec une équipe, donc, pour eux, cela a été génial. Ce fut une très belle expérience pour eux.

Zahra Maldji : Les enfants sont très beaux, vraiment magnifiques et, par ailleurs, vous avez des personnages qui sont très haut en couleurs, très attachants, qui sont extraordinaires  comme celui qui se fait appeler « l’émigré » ainsi que Rachida, la femme de ménage de l’école.
Malek Bensmail : Tous les personnages secondaires se sont dessiné un petit peu dans un second temps. Dans un premier temps, je me suis concentré sur les principaux personnages, les deux enseignants et les élèves, c’était important de bien cadrer cela. Et peu à peu, je me suis dit que ce n’était pas suffisant, il fallait un miroir. La transmission à l’école n’est pas suffisante, il faut qu’il y ait le miroir du village et donc je me suis tourné sur le village et j’ai cherché des personnages secondaires. Il y a eu le frère de Basma, qui est le vrai chaoui mâle, ensuite, Messaoud, que j’ai vu errer sur la route et qui venait prendre des cafés avec nous et parler de tourisme. Il n’avait jamais émigré de sa vie ; c’est quelqu’un qui était là, qui a fait une décompensation en psychiatrie et, pendant les années de terrorisme, il n’a plus vu venir de cars de touristes. Il ne pouvait plus vivre du tourisme et s’était installé avec ses parents et il n’est pas sorti du village depuis quelques années et vivait en vase clos avec ses parents ; il cultivait un petit potager. C’est le médecin qui m’a appris qu’il n’avait jamais émigré, seulement, il ne sortait plus et personne ne le voyait. C’est quelqu’un qui m’a beaucoup touché, c’est-à-dire qu’il était un peu nous. Je trouve qu’il nous représente comme une sorte de personnage qui n’est plus dans les rangs, qui est dans l’errance. Comme nous, qui sommes en « exil » économique, politique, ou autre. Une errance, c’est un mouvement de violence, je trouve. Et quand on voit les « hitistes » contre un mur, c’est un mouvement de violence. Je vois tous ces groupes de jeunes adossés aux murs ; ils parlent tous de la même chose : c’est l’envie d’une vie meilleure, d’un autre cadre, de travailler, d’avoir une chance, de vivre tout simplement. Messaoud, lui, à sa manière, a gardé son espace matrimonial. (à suivre)

Propos recueillis par Zahra Maldji

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lundi 20 février 2012

Yasmine et Nesrine Briki : Big-bang, Big-bang et ce bruit-là ...


N. & Y. Briki au Maghreb des livres 2012.
Ph. Arabian People & Maghrebian World.
Reproduction interdite.
Comment deux jeunes auteures se rencontrent-elles ? Elles seraient amies, collègues de travail, on pourrait l’imaginer aisément. Elles sont sœurs tout simplement. Elles ne sont pas les sœurs Brontë mais c’est tout comme : Yasmine et Nesrine Briki, sœurs dans la vie, se sont rencontrées dans l’écriture... une collaboration rafraîchissante, pétillante, non dénuée de romantisme et, surtout, d’une belle envolée dans notre Cosmos.

Un cosmos littéraire certes, mais mieux que cela, le Cosmos de là-haut, tout en haut, parmi les Planètes et les étoiles, ou bien dans l’infinitésimal des atomes, des électrons et des protons, un bal rendu vivant par le crayon de Yasmine Briki.

Ph. Arabian People & Maghrebian World.
Reproduction interdite.
Un jour, sur l’idée partie d’un enfant – dont la maman n’est autre que Nesrine Briki - qui croyait que la lune avait mangé le soleil, les deux jeunes femmes ont pris l’échelle de l’Univers, des mots et des dessins, puis ont décidé de raconter de quelle manière un certain atome, mourant d’ennui dans son « grand noir », a décidé que « c’est injuste » et qu’il « n’y a rien à faire ici ! ».

C’est alors que sous les traits de Tom l’atome, naît la légende – n’ayons pas peur du mot – du Big-bang tel que nos scientifiques l’ont étudié. Pourtant, il faut bien que ce phénomène descende jusqu’aux tout-petits. Non pas à l’image du Petit Prince de Saint-Exupéry, mais à celle de Tom dont la grande colère explosive nous fait entrevoir « l’Histoire de nos origines les plus lointaines »...

Yasmine Briki, l’illustratrice du livre, est doctorante en Sciences économiques de l’université Paris I Panthéon-Sorbonne (France). Nesrine Briki est écrivain et journaliste. Elles sont entre les deux rives : la France et l’Algérie.

Tom l’atome et le Big-bang, collection Les contes de la science chez Casbah Editions (Alger, Algérie).

Où trouver le livre : www.lulu.com

jeudi 9 février 2012

Mohamed Rouicha : quand il est mort, le poète ...



On ne l’entendra plus ce chanteur dont la voix haute en couleurs vous pénétrait les entrailles... Mohamed Houari connu sous le nom de Mohamed Rouicha, décédé en janvier dernier, laisse aux Marocains et aux gens du Maghreb un souvenir impérissable car il n’était pas seulement un chanteur « populaire », il était le verger où renaissaient les chansons traditionnelles amazighes de son pays. 

Un pays auquel il a su rendre hommage chaque jour de sa vie en lui offrant des dizaines de compositions faisant la louange du Moyen-Atlas marocain comme « Chhal men Lila » (Combien de nuits) ou « Oulou lammimti » (Dites à ma mère). Et toujours en s’accompagnant de son fidèle « el-outar » - ‘oud à quatre cordes et au long manche -.

Mohamed Rouicha chantait comme si la nature et le cosmos étaient avec lui, en offrandes à la courte vie terrestre et à la longue nuit de la mort : il était au coeur du Maroc, de la terre rouge et de cette forêt généreuse de Khénifra d'où il venait et où l'Homme ne laisse d'empreintes que dans les sillons durement creusés sur les flancs des montagnes. Il était cette perdrix et cette palombe saluant chaque lever de soleil et narguant les chasseurs cruels; il était le lion ressuscité et l'amour gravé dans le Divin et l'Eternité...

De cet amour qu'il portait à sa terre et à la vie, il laisse beaucoup à ceux qui auraient aimé lui donner plus ...

En souvenir et exceptionnellement en entier, « Sidi Rebbi jud ghifi » (Ô Dieu, bénit mon poème !) avec sa traduction :

 Bdigh iss-k a sidi ya rebbi jud ghifi
Illa ghurch uyenna righ bla tudmawin

Wenna mi trit mghar ur iri cha tbat as
Ur ikhulf awd yuk i sidi tinbadin

Ara 3awd ay imi ssiwl ma gga zzman a
Iwaliwn ach ttinigh ghas winn-a jranin

Iwaliwn ach ttini ghas winna zrinin
Ma winn-a gher ad iddun ur nzri mag d usan

Lig ibna rebbi ddunit ig it d achal
Ig isaffen a le3wari tellam g luta

Iga lebhur iga d igenwan ig d aman
Iga d ttyur d luhuch nna ttazlanin

Tafuyt a rebbi tumert as at-tg ussan
Ilin itran d wayur ggit ag d usan

Ur as izgil lwahid lmujud walu
Yaghul ikhleq ggwachal nna midden ilin

Ku cha d mag d yusa yebtu tiqbilin
Ku cha rrzeq nes illa yedda-n ar dat as

Macha rruh yuk ur illi wenna mi yga sin
Am unn-a yterrehn am umezlut it g immut

Tella lighra s lmati nettat ur da tsal
Adday as d ibedda wass nes icha tezlgh is

Mer da ttamez ttem3 ay ayt willi tganin
Attidirm metgh ur i yetsah awd imiq

Macha hmedgh i sidi (ya) rebbi llig d inna
Kulchi may d iffeghn achal ad i3ayd achal

Lehsab ur da ysroh awd yuk it g immut
Unna mi dfaregh cha labed adid yoghul

Unna-gh itfaren ur illi nnechr ula dd3awi
Mer id am tudert adagh tfukko tgallit

Macha nowt lheqq ur ittegga tudmawin
Ur iqqim magh ittinin chef iwa zri wa

Atar inw as ghra yagelgh ur id winnun
Btu ttaymat ur illi wenna t itbacharn

Ku yuk ar yurezzu wa-lli mi yga cha
Ad as isfall i wass nes mghar ur d iddi
Walu may teffert ad ikhezn am udwali.



* * * * * * * * * * 


C’est avec ton nom que je débute, Ô Dieu, bénit mon poème !
Toi seul, Tu peux exaucer mes désirs sans intercesseur

Toi seul, Tu peux donner même à celui qui ne demande rien
Personne ne partage avec le Seigneur ses pouvoirs

Parle, Ô ma bouche ! dis ce qui se passe à notre époque
Toutes mes paroles sont, certes, ce qui s’est réellement passé

Quant aux événements à venir, il va de soi qu’on les ignore.
Ainsi Dieu a créé le monde et y a créé la terre ferme

De même que les mers, les cieux et l’eau
Sans oublier les oiseaux et les animaux

Le soleil, Il lui a ordonné de faire le jour
Les étoiles et la lune sont visibles la nuit

Le Seigneur Unique existant n’a rien omis
Ensuite, Il façonna de la Terre, les Humains

Tous se sont dispersés sur Terre, formant des tribus
Et leurs subsistances leur parviennent jusqu’à eux

Quant à la vie, personne ne peut vivre deux fois
Le riche comme le pauvre, tous sont égaux devant la mort

La mort fait son devoir, elle ne pose pas de question
Quand notre délai arrive à terme, elle nous emporte

S’elle était corrompue, vous serez gagnants, ô riches propriétaires
Vous auriez la vie éternelle et moi, je ne pourrai rien lui soutirer

Mais je rends grâce à Dieu qui a dicté :
« Tout ce qui sort de la terre, doit y retourner »

Les comptes nous suivent dans l’Au-delà
Celui qui me doit quelque chose devra me le rembourser

Et si je dois quelque chose à quelqu'un, plus possible de nier et plus besoin de comparaître
Si on était encore sur Terre, il suffirait de le nier en jurant pour nous départager

Mais nous avons atteint la justice et l’intercession devant Dieu ne marche pas
Plus personne ne te demandera de voir pour Untel ou de délaisser Untel

Chacun devra s’expliquer pour ses propres actions

Il n’y a plus de fraternité, on ne secoure plus son prochain
On porte même préjudice à sa famille !

Tu ne fais que précipiter ta mort même si son terme n’est pas encore atteint
Tu ne peux rien garder qui te servira comme dû...

mercredi 8 février 2012

Entretien avec Malek Bensmail, le réalisateur de La Chine est encore loin (1ère partie)


Malek Bensmaïl - Avec l'aimable prêt du cinéaste.
Reproduction interdite.
Zahra Maldji a rencontré Malek Bensmail, le réalisateur du film La Chine est encore loin. Il s’agit d’une première car cette interview - publiée en plusieurs parties - est présentée aux lecteurs dans le cadre d’une collaboration rédactionnelle entre Lalla Ghazwana (1) dont Zahra Maldji est administratrice et Arabian People & Maghrebian World. 

Zahra Maldji : Bonsoir, Malek. Avant de rentrer dans le vif du sujet, en ce qui concerne votre film, La Chine est encore loin, pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs et décrire votre parcours ?
Malek Bensmail : Mon parcours est en quelque sorte un cheminement. J’ai été très vite intéressé par les documentaires, parce que je pense que le documentaire est un espace qui n’est pas véritablement exploité en fait dans le monde arabe, et pour plusieurs raisons. Les cinéastes le mettent un peu de côté parce que, justement, c’est le médium qui est le plus proche peut-être des gens, c’est le médium qui ramène à une certaine réalité brute et que, parfois, parce que la fiction romance fait rêver. Par contre, le documentaire est une manière de construire aussi la mémoire collective. S’il n’y a pas de documentaire, nous ne savons pas qui nous sommes, nous ne pouvons pas faire de films historiques, de société, de films politiques, qui donnent une possibilité d’avoir une pluralité et de la réflexion. J’ai été très vite intéressé par l’école documentaire. Au même titre que les cinéastes russes ou anglais, j’ai eu envie très vite de consacrer ce métier-là sous forme de documentaire.

L’Histoire face à la réalité

Zahra Maldji : Pour en revenir à votre dernier film, La Chine est encore loin, c’est donc un documentaire, plutôt qu’un film proprement dit ?
Malek Bensmail : Non, c’est un film. Je dis toujours que le documentaire est un film.

Zahra Maldji : Si je dis que c’est un documentaire, c’est parce qu’il n’y a pas d’acteurs, de vrais acteurs.
Malek Bensmail : Oui, mais un film, est un film, c’est important de le dire.

Zahra Maldji : Votre film a été tourné 50 ans après dans ce petit village des Aurès où a été tué l’instituteur Guy Monnerot et qui a été le départ de la révolution. Qu’est-ce qui vous a amené à tourner ce film et pourquoi avoir choisi cette période et ce village ?
Malek Bensmail : Le déclenchement de ce film n’est pas du tout l’histoire de Guy Monnerot ou de ce village. En fait, j’ai voulu véritablement questionner la transmission. Qu’est-ce qui fonctionne aujourd’hui ? Comment la transmission se fait-elle, de nos jours, du monde de l’adulte au monde de l’enfance. Qu’est-ce que l’on transmet ? Il y a l’école, un espace qui est un espace public et il y a le village. Qu’est-ce qu’un enfant qui est né, aujourd’hui dans la société algérienne, qui arrive à l’école primaire, donc les premières années, qu’est-ce qu’on lui transmet ? Quelles matières a-t-il pour se construire ? Quelles matières lui donne-t-on ? 
J’ai fait un film sur l’aliénation, qui est un film sur la folie en Algérie, et j’ai été absolument stupéfait par les délires des malades mentaux, délires qui étaient extrêmement politiques ou religieux. C’était des délires soit sur Boumediene et le FLN, soit sur le GIA et le terrorisme. Les 90% des cas de délires que j’ai vus étaient politico-religieux. Qu’est-ce qu’on leur a fait ? Qu’est-ce qu’on transmet aux enfants ? Dans la rue, à la maison, à l’école ? Cela m’a donné envie de faire un film. Après, le choix du décor, c’était en deuxième temps. J’avais voulu tourner dans mon école primaire, dans ma ville natale, mais j’avais déjà filmé Constantine dans Aliénations et j’ai voulu changer. En cherchant dans les archives, je suis tombé sur l’histoire de cet instituteur et cela m’a donné envie d’aller voir ce village et cette école. J’ai donc vu ce village, cette école et ces enfants que j’ai trouvés incroyables. C’est là que j’ai voulu installer ma caméra, et c’était d’autant plus intéressant qu’il y avait cette histoire avec l’instituteur, qui avait été le déclencheur de la révolution en 1954.

Zahra Maldji : Donc, vous avez tourné dans cette école qui est entrée dans l’Histoire. Vous a-t-elle apporté une autre dimension qu’une école ordinaire ?
Malek Bensmail : Non, vraiment l’école, en tant que telle, n’avait vraiment aucune autre dimension et, pour l’ensemble des habitants, des instituteurs, c’était une école comme les autres, mais il est vrai qu’elle avait une architecture, un peu particulière, assez spécifique, un peu coloniale. Cependant, en même temps, c’était assez touchant car le village ne souhaitait pas trop que l’on reste uniquement sur cette histoire. C’est un plus, c’est un complément d’informations, c’est cinquante ans plus tard : mais ce qui les intéresse, c’est la réalité d’aujourd’hui.

Zahra Maldji : Donc, les enseignants et les élèves préfèrent parler de la réalité qu’ils vivent plutôt que de ce qui s’était passé, il y a cinquante ans ?
Malek Bensmail : Oui, ils ne savaient même pas que Jeannine Monnerot enseignait là. Je n’ai pas réussi à les faire parler de ces deux instituteurs. Je n’allais pas faire l’apologie de ces deux instituteurs, je ne savais pas comment ils transmettaient, ce n’était pas mon but. Il y a un lien, bien sûr mais en même temps, on ne peut pas occulter les vieux de cette période, ceux qui ont vécu cette guerre, il faut pouvoir les entendre parler, que les gens puissent prendre conscience de ces paroles-là et qu’on n’enseigne pas uniquement aux enfants une histoire idéologique, faite de dogmes. Je trouve tout cela assez incroyable. Il faut que les enfants sachent ce qui s’est passé dans ce village. Il faut que les vieux combattants, les vieux qui ont vécu dans ce village, qui ont été élèves dans cette l’école puissent se raconter, c’est comme cela que le système peut progresser, que l’enfant peut comprendre, et pas seulement par une histoire linéaire : cela ne les ouvre pas sur le monde, ni sur leur histoire. Ils ne connaissent que ce que les manuels scolaires du système éducatif leur imposent.

Zahra Maldji : Les anciens élèves, ces chibanis, qui ont vécu aussi dans la pauvreté, tiennent un autre discours...
Malek Bensmail : Ils ont effectivement vécu dans la pauvreté et ont un autre discours ; un discours antinomique avec ce qui se passe aujourd’hui. Ce ne sont pas des louanges, on savait que c’était un pouvoir colonial, mais il y avait une dimension humaine, il y avait autre chose. (à suivre)

Propos recueillis par Zahra Maldji
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vendredi 3 février 2012

La Révolution sous l'oeil de la caméra : "Fauteuils en cuir" d'Emad Ernest


Le film du cinéaste égyptien Emad Ernest, "Fauteuils en cuir" - avec une version française de Maha Ahmed et Françoise Clément - dit de quelle manière la corruption a profondément affecté la vie des habitants de Suez et d'Ismaïliya. "En les accompagnant pendant plusieurs années, je me suis rendu compte que Suez était le secteur brûlant de l'Egypte" commentera le cinéaste. Et pour cause, la région étant un point stratégique pour les raisons que chacun connaît.

Terminé quelques semaines avant le 25 janvier 2011, date de la révolte égyptienne, le documentaire permet de comprendre pourquoi Suez s'est distinguée aux premiers jours du soulèvement égyptien. Il montre les difficultés rencontrées par les paysans et les pêcheurs, confrontés à la dégradation et à la réduction systématique de l'approvisionnement en eau et à la pénurie de poissons,en raison d'une politique de libéralisation violente.

La projection fixée ce vendredi 3 février, se fera en présence du cinéaste.

"Fauteuils en cuir" d'Emad Ernest à 21 heures
Cinéma Les 3 Luxembourg
67, rue Monsieur le Prince
75006 Paris

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