vendredi 6 avril 2012

Wajdî al-Ahdal : le dicible et l'indicible



La version française du livre de Wajdî al-Ahdal, Qawârib jabaliyya / Barques de montagne, est parue aux éditions Bachari. 

L’auteur yéménite très controversé dans son pays – et certainement ailleurs – avait joué dans la subversion alors qu’il écrivait sur une réalité que le romancier souhaitait clouer au pilori... ainsi en est-il lorsque l’un de ses personnages, Sharmân al-Qalîs, projette le clonage de la reine de Sabâ, Bilqîs ; face à pareil projet, le romancier mettra la réplique suivante dans la bouche d’un autre personnage : 
«- L'émir de la Jamâ'a islâmiyya au Yémen, qui avait la tête aussi vide que la caverne des Sept Dormants, se leva et cria aussi fort que sa voix le permettait :
- « Sharman, la loi islamique interdit le clonage. »

L’absurde ne peut passer inaperçu et « Comme les barques de montagnes qui lui donnent son titre, ce court roman de Wajdî al-Ahdal avance dans des eaux fangeuses, autour de Bâb al-Yaman, porte emblématique de la vieille ville de Sanaa. Il se caractérise par une composition disparate, une écriture en rupture avec les conventions qui subvertit gentes et codes esthétiques. L’ancrage dans la société yéménite contemporaine est indéniable ; mais l’adéquation au réel est contrastée par un recours à des procédés qui rompent systématiquement, tirant l’écriture vers la caricature ou la farce noire. » (préface Editions Bachari).

A sa sortie, Qawârib jabaliyya fut interdit car il mettait en avant la question du dicible et de l’indicible dans l’écriture. L'écrivain est une fenêtre sur cour : celui qui voit mais qui se met en danger. Le rôle d'un romancier, d'un poète ou tout autre acteur de l'écriture, de la parole, ne peut demeurer statique et se contenir dans une écriture esthétique, dépourvue de ces fulgurances qui transforment une platitude littéraire en un pamphlet d'une autre sorte, une authentique lettre au souverain-tyran. Il le fait, comme beaucoup d'auteurs du Monde arabe et du Maghreb : il sait qu'il outrepasse mais il n'en a cure car, à ses yeux, sa parole est justifiée. On ne muselle pas. En serait-il autrement, qu'il contournera le musellement pour trouver une autre sortie et faire le pied-de-nez à la pensée tronquée, pour ensuite laisser porte ouverte à la lumière que peut donner l'individu transcendé par son écriture. Même si l'on n'est pas d'accord.

Outre la version française traduite de l’arabe et publiée par les éditions Bachari dont on peut lire l’importante présentation au début du roman, Luc-Willy Deheuvels, professeur à l’Institut national des langues et civilisations orientales, a fait, en 2003, une intéressante étude sur le roman sous le titre de « Violences, écriture et société au Yémen : Qawârib jabaliyya de Wajdi al-Ahdal ».

Roman traduit de l’arabe par Sarah Rolfo.
Editions Bachari
51, boulevard de la Chapelle, 75010 Paris
Tél. : +33 (0)1 44 07 23 06

vendredi 30 mars 2012

Algérie-France : une communauté de destin(s), une littérature des mémoires aussi



Les 30 et 31 mars 2012, au Palais de la Porte Dorée (Paris), la revue Hommes et Migrations se penche sur  « 50 ans de relations franco-algériennes » avec chercheurs, universitaires, artistes, auteurs, journalistes français et algériens qui parleront des aspects des migrations algériennes en France :  « la place des migrants dans la logique des Etats, les mixités en France, l'altérité algérienne au sein de la République française, la question des mémoires et des études postcoloniales » et qui feront également une approche de l’art, du cinéma et de la littérature…

Pour la journée du vendredi 30 mars 2012 (14h00-17h30), à retenir une table-ronde « La dimension culturelle et artistique de la présence des immigrés algériens dans la société française » avec la participation entre autres de Naïma Yahi (auteure d’une thèse Histoire culturelle de l'immigration algérienne), Kaoutar Harchi, Leïla Bousnina (photographe, auteure de Chibanis d’ici).
Dans la journée du samedi 31 mars 2012 (15h00-18h30), la « Création littéraire entre les deux rives » : la table-ronde animée par Mustapha Harzoune, journaliste, et Abdellatif Hammouche, de l’université Lille1, apportera un éclairage sur la création littéraire liée aux « réalités migratoires et à la mémoire de la colonisation, (de) la guerre d’indépendance et (des) années de présence en France depuis 1962. »

De d. à g., : Mustapha K. Ammi, Tassadit Imache, M. Lallaoui, M. Harzoune,
A. Hammouche, Samia Messaoudi, Abdelkader Railane, Elisabeth Lesne,
Mabrouck Rachedi.
Lectures de textes par Pedro Vianna, poète brésilien, et participation de Kebir Mustapha Ammi (auteur de Thagaste, La fille du vent, Alger la Blanche : les amours contrariées, Mardochée), Kaoutar Harchi (Prix de la Société des Gens de Lettres 2011 pour son roman L’ampleur du saccage), Tassadit Imache (Le dromadaire de Bonaparte, Je veux rentrer, Presque un frère), Mehdi Lallaoui (le réalisateur de plusieurs documentaires dont Un siècle d’immigration en France), Samia Messaoudi (journaliste, auteur de Couleurs d’Algérie qui réunissent les biographies de 23 peintres algériens), Mabrouck Rachedi (auteur notamment de Le poids d’une âme paru aux Editions Lattès) et Abdelkader Railane (Secrétaire départemental de la Commission pour la promotion de l'égalité des chances et auteur de En pleine face, un roman autobiographique et une peinture de la société dans laquelle il a grandi). 

Auditorium Philippe Dewitte 
Palais de la Porte Dorée 
Cité nationale de l'Histoire de l'immigration 
293, avenue Daumesnil - 75012 Paris 
M° Porte-Dorée (ligne 8, direction Créteil) ou bus 46 
Entrée libre 
Réservation conseillée : hetm@histoire-immigration.fr

jeudi 29 mars 2012

Kazem Khalil expose à la galerie Arcima



Kazem Khalil - Avec l'aimable prêt
de la galerie Arcima
Reproduction interdite.
Puissance du poignet, puissance de l’introspection secrète, puissance du regard intérieur. Kazem Khalil offre tout cela à l’œil interrogateur. Arrêtons-nous seulement devant l’une de ses œuvres, celle qui a retenu particulièrement notre attention (tableau ci-dessous à droite) : quel univers, quel déploiement d’émotions denses alors que la bouche se ferme mais, alors, que les yeux et le bleu du fond marin – à moins que la céleste voûte glaciale n’ait apposé son empreinte – révèlent !
Kazem Khalil - Avec l'aimable prêt
de la galerie Arcima - Reproduction interdite.






La force sensorielle pénètre la rétine, fait exploser l’imaginaire et une intangible douleur irradie tout votre être demeuré là, immobile face à ce déferlement, à vous dire comment, d’une main, le peintre dépasse les volutes, les touches échevelées pour donner ce travail contemplatif du visage.

On regarde les autres œuvres, de la même veine, travail sur huile. Nous sommes loin des lavis au marc de café, si légères, mais combien énigmatiques à force d’évanescence. 

Kazem Khalil - Avec l'aimable prêt
de la galerie Arcima - Reproduction interdite.

Nous sommes ici dans une réalité abyssine, que seule la pensée personnelle lit à sa manière, selon son émotion intime. Ici, le visage est comme rétracté (tableau ci-contre), complètement tourné vers l’intérieur mais, toujours, ce regard qui mange toute la surface, qui vous mange l’œil, qui dévore le questionnement pour livrer un message refusant de se dire mais, ô combien, éclatant, combien prenant...

Une bonne exposition de Kazem Khalil, à voir jusqu’au 8 avril 2012 à la galerie Arcima.

Galerie Arcima – Kazem, un Syrien à Paris
161, rue Saint-Jacques – 75005 Paris
Tél. : (+00) 01 46 34 12 26



mercredi 14 mars 2012

32e salon du livre de Paris : signatures libanaises ...


Le Liban est fidèle au grand rendez-vous du Salon du livre de Paris, au Stand X51 sous la bannière du ministère de la Culture libanais : des nouveautés parmi lesquelles Arabian People & Maghrebian World recommande Paris mis à nu d'Etel Adnan ; Cette histoire se passe de Mazen Kerbaj qui dessine d'un trait décapant et plein d'humour la société libanaise, Watercolor du photographe Mazen Jannoun qui se questionne sur la ville de Dbayech, où il y a vécu depuis l'âge de 13 ans : "Qui, de moi ou de Dayeh, est devenu étranger à l'autre?" et vers laquelle il revient, "non par nostalgie mais comme attiré par la puissance des vagues d'hiver ..." et puis, tous les autres auteurs libanais qui méritent un arrêt pour les connaître...




Vendredi 16 mars 2012

18:00 Cette histoire se passe de Mazen Kerbaj, éditions Tamyras

18:00 Watercolor de Mazen Jannoun, éditions Tamyras





Samedi 17 mars 2012

15:00 Pointes sèches de Grégoire Sérof, éditions Alba

16:00 Our Man in Beirut de Nasri Atallah, éditions Turning Point Books

17:00 Des autres, Of others de Katya Traboulsi, éditions Tamyras 


Dimanche 18 mars 2012
11:00 Atelier Jeunesse "Un été au Liban" avec Sofie
Armache, éditions Alba
16:00 Signature Jeunesse avec Myra el Mir, éditions Asala
17:00 Atelier Jeunesse "Un été au Liban" avec Sofie Armache, éditions Alba


lundi 12 mars 2012

Entretien avec le cinéaste Malek Bensmaïl (4e et dernière partie)

Zahra Maldji a interviewé le cinéaste Malek Bensmaïl qu'elle avait rencontré à Paris lors d'une réflexion-présentation de son documentaire La Chine est encore loin. Aujourd'hui, nous publions le dernier volet de cette interview où il dit son rapport avec le cinéma et son choix du cinéma qu'il veut faire : "le cinéma qui dit des choses"...



Les mots de la fin

Zahra Maldji : Vos films se suivent et ne se ressemblent pas, qu’ils soient des films, des documentaires, des films-documentaires, des fictions ou des reportages. Qu’est-ce qui vous motive et qui vous amène à ces choix très éclectiques ?
Malek Bensmail : L’idée de construire, de construire une mémoire. Je cherche des sujets différents et qui amènent en tout cas l’idée d’une réflexion sur soi, de pousser un petit peu les tabous, de les transgresser petit à petit, d’une manière très douce pour que l’on avance sur une certaine idée de notre société. Après, la forme change à chaque fois, parce que je trouve plus intéressant de la changer.

Zahra Maldji : Néanmoins, vous avez un éventail très large, puisque vous touchez à tout. Vous avez une excellente presse, car vous suivez de près l’actualité d’ici et d’ailleurs, mais est-ce suffisant pour que vos œuvres soient mises en avant, en valeur et qu’elles aient une véritable audience auprès du public. Parce qu’au final, vos films ne sont pas des films commerciaux. Cela ne vous rend-il pas la tâche difficile pour leur sortie en salle ?

Malek Bensmail : Si, c’est un peu plus compliqué, mais j’ai envie de continuer à faire le cinéma que j’ai envie de faire, je pense que je ferai peut-être un jour un film commercial, mais je ne suis pas fan de ce cinéma. J’aime bien un cinéma qui dit des choses. Je pense que, comme pour tous les arts, l’important, c’est de pouvoir s’exprimer. On vient tout de même d’un pays où les choses ne sont pas exprimées. Certains de ceux qui font du cinéma commercial sont passés par un cinéma de questionnement. Je pense même à l’Europe. La France est passée au cinéma commercial parce qu’on a eu un nouvel art qui a questionné la guerre avec l’Allemagne, par exemple, qui a questionné un certain nombre de sujets. Je veux dire que c’est par ce biais-là que l’on peut aller vers le cinéma commercial. On ne peut passer par la naissance d’un pays directement par le cinéma commercial. Même le cinéma égyptien, avant, questionnait des histoires liées aux mœurs, au nassérisme. Il y a toujours eu un cinéma de questionnement avant d’arriver au cinéma commercial. Je peux m’inscrire dans ce type de cinéma et d’autres préfèrent le cinéma commercial.

Zahra Maldji : Que pensez-vous du cinéma algérien et quelles chances a-t-il de sortir du marasme dans lequel il croupit actuellement ?
Malek Bensmail : Disons qu’il n’est pas beaucoup aidé, qu’il n’y a pas de volonté politique, beaucoup de lenteurs bureaucratiques et cela, c’est la pire chose que l’on pût imaginer pour le cinéma, parce que cela freine la création. Quand on une idée, quand le projet est bon, quand le scénario est bon, il faut aller vite, sinon le cinéaste se fatigue, et les acteurs aussi. Il faut la création d’écoles, une multiplicité de visions, il faut ouvrir le champ médiatique. Quand on n’a qu’un champ médiatique, il n’y a pas de retour. Ce sont les mêmes choses qui sont ânonnées à la télévision algérienne. Comme on le voit dans mon film, l’enfant va chercher d’autres référents, soit au Moyen-Orient, soit en Europe. Pourquoi ne pas avoir ses propres référents avec ses diversités ? Une chaîne berbère, une chaîne algérienne, une chaîne de cinéma, une chaîne drôle, une chaîne francophone, un mélange de tout cela qui fait la diversité des algériens. Et cela permettrait sans doute aux enfants d’avoir envie de faire du cinéma ou du théâtre, de s’ouvrir sur le monde. Et tant que l’on n’a pas compris cela, et je reviens à ma phrase du début, à savoir que, tant que l’on n’a pas compris que système éducatif et culture doivent entrer dans des écoles extrêmement ouvertes et modernes, on n’y arrivera pas.

Zahra Maldji : Pour en terminer, pourquoi ce curieux titre, La Chine est encore loin ?
Malek Bensmail : Je laisse les gens le découvrir.

Propos recueillis par Z. Maldji


Bande Annonce du film

lundi 5 mars 2012

Invitation à la dédicace : Gaby Maamary signera "L'Esprit artiste" à Antélias


31e festival du Livre libanais du Mouvement culturel d'Antélias (Liban) : le 11 mars 2012, Gaby Maamary dédicace son livre L'Esprit Artiste : un carnet de notes composé de 60 croquis de l'auteur et "une centaine de pages blanches qui au fil de l'inspiration deviendront les vôtres" (Editions de la Revue phénicienne). 

Gaby Maamary, peintre et historien de l’art, a fait des études en Art sacré et en architecture d’intérieur (Docteur en Histoire de l’art à la Sorbonne) et travaillé le théâtre expérimental à la Faculté des Beaux-arts (Liban). 


Publié aux Editions de la Revue Phénicienne - Site : http://revuephenicienne.com/
Festival du Livre libanais - Site : http://www.mcaleb.org/fr/

samedi 3 mars 2012

Emna Belhaj Yahia : le déroulement des rubans mènera bien quelque part...



 « Jeux de rubans ». Que dire de ce roman ? D’abord, il y a le premier regard : une couverture qui suggère une sorte de passé aux teintes sépia, rappelant les temps anciens de la citadine Tunis, et ces coquelicots, fragiles, naissant le temps d’un jour pour nous faire nous souvenir que ce même temps-là passe, marquant le chemin de la vie avec ces portraits que la romancière tunisienne, Emna Belhaj Yahia, met en scène.

Ensuite, l'attention tournée vers trois femmes : Frida, Zubayda et Choukrane dont la stature se meut différemment au fur et à mesure du regard porté par la première sur les deux autres; mais Frida est au-devant de la scène bien que Zubayda, sa mère, est celle qui prend tout le champ visionnel. Pour ce qui est de Choukrane, on pourrait en fin de compte, penser qu'elle est présente accessoirement parce que l'oeil est rivé sur le voile qu'elle porte.

Puis, dans cet univers de regards au féminin, il y a deux hommes : Tofayl, le fils de Frida, Zaydun, le compagnon de Frida.

Il y a aussi Catherine, l’amie de Frida dont elle parle d’absence comme d’un mal d’affection : beaucoup de nostalgie et comme si elle est toujours près d’elle. Les deux amies se reverront des années plus tard alors que Frida est dans une chambre d’hôpital pour une maladie qui ne dit pas son nom...

... enfin, il y a aussi un intrus : le voile de Choukrane et de toutes ces femmes que Frida rencontre lors d’attentes devant les étals de légumes et de fruits ou dans les rues tunisoises. Frida est en proie à des sentiments contradictoires : son souci du respect de l’autre et son malaise grandissant, paniqué par ce voilage qui déborde de toutes parts, dans les magasins, les rues, les universités. Un regard  lourd de questionnements porté sur ce voile qui transforme les femmes en étrangères à leur corps, l’uniformisant pour mieux lui faire perdre son identité. Nous sommes loin de ce voile blanc, drapé tout en joliesse et féminité du dernier siècle ... il s’est fondu dans les murs blancs des maisons du soleil.

Le vieux Tunis est omniprésent ; les choses, les êtres se placent, bougent aisément, sans contraintes ni en tant que nécessités pour faire une histoire. Le jeu des rubans intervient, comme par accident bien que l’auteur rend présents les métiers du cru : les personnages sont là, avec leurs pensées emmagasinées dans les méandres de la réflexion contemplative, qui observe ces « femmes debout, cageots de fruits et légumes » ou cet éboueur qui a « beaucoup de tenue » et que Frida charge de veiller sur Zubayda, sa mère. Emna Belhaj Yahia déroule son ruban avec les gestes, la traversée des rues au pas de course ou au volant, avec les impressions qui font que « ça fait du bien de pleurer sur sa vie, toute seule, affalée sur son canapé ocre et sur son existence tout effilochée ». On aura compris, là, que c’est Frida qui parle. Une Frida qui « demande un miroir mais personne » ne l’entend...
 
Cependant, l’on ne dira pas plus... au lecteur de découvrir « Le jeu de rubans »

Emna Belhaj Yahia est l’auteur de deux autres romans, L’étage invisible et Tasharej et d’un ouvrage La Méditerranée tunisienne, cosigné avec Sadok Boubaker.
Elle sera présente pour une dédicace au Salon du livre 2012 de Paris (voir notre rubrique Salon du Livre) et l’invitée, le 8 mars 2012 à Bordeaux, de l’association Lettres du Monde.




Editions Elyzad : http://www.elyzad.com

Association Lettres du Monde : http://www.lettresdumonde.com

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