Expositions incomming

vendredi 30 mars 2012

Algérie-France : une communauté de destin(s), une littérature des mémoires aussi



Les 30 et 31 mars 2012, au Palais de la Porte Dorée (Paris), la revue Hommes et Migrations se penche sur  « 50 ans de relations franco-algériennes » avec chercheurs, universitaires, artistes, auteurs, journalistes français et algériens qui parleront des aspects des migrations algériennes en France :  « la place des migrants dans la logique des Etats, les mixités en France, l'altérité algérienne au sein de la République française, la question des mémoires et des études postcoloniales » et qui feront également une approche de l’art, du cinéma et de la littérature

Pour la journée du vendredi 30 mars 2012 (14h00-17h30), à retenir une table-ronde « La dimension culturelle et artistique de la présence des immigrés algériens dans la société française » avec la participation entre autres de Naïma Yahi (auteure d’une thèse Histoire culturelle de l'immigration algérienne), Kaoutar Harchi, Leïla Bousnina (photographe, auteure de Chibanis d’ici).
Dans la journée du samedi 31 mars 2012 (15h00-18h30), la « Création littéraire entre les deux rives » : la table-ronde animée par Mustapha Harzoune, journaliste, et Abdellatif Hammouche, de l’université Lille1, apportera un éclairage sur la création littéraire liée aux « réalités migratoires et à la mémoire de la colonisation, (de) la guerre d’indépendance et (des) années de présence en France depuis 1962. »

De d. à g., : Mustapha K. Ammi, Tassadit Imache, M. Lallaoui, M. Harzoune,
A. Hammouche, Samia Messaoudi, Abdelkader Railane, Elisabeth Lesne,
Mabrouck Rachedi.
Lectures de textes par Pedro Vianna, poète brésilien, et participation de Kebir Mustapha Ammi (auteur de Thagaste, La fille du vent, Alger la Blanche : les amours contrariées, Mardochée), Kaoutar Harchi (Prix de la Société des Gens de Lettres 2011 pour son roman L’ampleur du saccage), Tassadit Imache (Le dromadaire de Bonaparte, Je veux rentrer, Presque un frère), Mehdi Lallaoui (le réalisateur de plusieurs documentaires dont Un siècle d’immigration en France), Samia Messaoudi (journaliste, auteur de Couleurs d’Algérie qui réunissent les biographies de 23 peintres algériens), Mabrouck Rachedi (auteur notamment de Le poids d’une âme paru aux Editions Lattès) et Abdelkader Railane (Secrétaire départemental de la Commission pour la promotion de l'égalité des chances et auteur de En pleine face, un roman autobiographique et une peinture de la société dans laquelle il a grandi). 

Auditorium Philippe Dewitte 
Palais de la Porte Dorée 
Cité nationale de l'Histoire de l'immigration 
293, avenue Daumesnil - 75012 Paris 
M° Porte-Dorée (ligne 8, direction Créteil) ou bus 46 
Entrée libre 
Réservation conseillée : hetm@histoire-immigration.fr

jeudi 29 mars 2012

Kazem Khalil expose à la galerie Arcima



Kazem Khalil - Avec l'aimable prêt
de la galerie Arcima
Reproduction interdite.
Puissance du poignet, puissance de l’introspection secrète, puissance du regard intérieur. Kazem Khalil offre tout cela à l’œil interrogateur. Arrêtons-nous seulement devant l’une de ses œuvres, celle qui a retenu particulièrement notre attention (tableau ci-dessous à droite) : quel univers, quel déploiement d’émotions denses alors que la bouche se ferme mais, alors, que les yeux et le bleu du fond marin – à moins que la céleste voûte glaciale n’ait apposé son empreinte – révèlent !
Kazem Khalil - Avec l'aimable prêt
de la galerie Arcima - Reproduction interdite.






La force sensorielle pénètre la rétine, fait exploser l’imaginaire et une intangible douleur irradie tout votre être demeuré là, immobile face à ce déferlement, à vous dire comment, d’une main, le peintre dépasse les volutes, les touches échevelées pour donner ce travail contemplatif du visage.

On regarde les autres œuvres, de la même veine, travail sur huile. Nous sommes loin des lavis au marc de café, si légères, mais combien énigmatiques à force d’évanescence. 

Kazem Khalil - Avec l'aimable prêt
de la galerie Arcima - Reproduction interdite.

Nous sommes ici dans une réalité abyssine, que seule la pensée personnelle lit à sa manière, selon son émotion intime. Ici, le visage est comme rétracté (tableau ci-contre), complètement tourné vers l’intérieur mais, toujours, ce regard qui mange toute la surface, qui vous mange l’œil, qui dévore le questionnement pour livrer un message refusant de se dire mais, ô combien, éclatant, combien prenant...

Une bonne exposition de Kazem Khalil, à voir jusqu’au 8 avril 2012 à la galerie Arcima.

Galerie Arcima – Kazem, un Syrien à Paris
161, rue Saint-Jacques – 75005 Paris
Tél. : (+00) 01 46 34 12 26



mercredi 14 mars 2012

32e salon du livre de Paris : signatures libanaises ...


Le Liban est fidèle au grand rendez-vous du Salon du livre de Paris, au Stand X51 sous la bannière du ministère de la Culture libanais : des nouveautés parmi lesquelles Arabian People & Maghrebian World recommande Paris mis à nu d'Etel Adnan Cette histoire se passe de Mazen Kerbaj qui dessine d'un trait décapant et plein d'humour la société libanaise, Watercolor du photographe Mazen Jannoun qui se questionne sur la ville de Dbayech, où il y a vécu depuis l'âge de 13 ans : "Qui, de moi ou de Dayeh, est devenu étranger à l'autre?" et vers laquelle il revient, "non par nostalgie mais comme attiré par la puissance des vagues d'hiver ..." et puis, tous les autres auteurs libanais qui méritent un arrêt pour les connaître...




Vendredi 16 mars 2012

18:00 Cette histoire se passe de Mazen Kerbaj, éditions Tamyras

18:00 Watercolor de Mazen Jannoun, éditions Tamyras





Samedi 17 mars 2012

15:00 Pointes sèches de Grégoire Sérof, éditions Alba

16:00 Our Man in Beirut de Nasri Atallah, éditions Turning Point Books

17:00 Des autres, Of others de Katya Traboulsi, éditions Tamyras 


Dimanche 18 mars 2012
11:00 Atelier Jeunesse "Un été au Liban" avec Sofie
Armache, éditions Alba
16:00 Signature Jeunesse avec Myra el Mir, éditions Asala
17:00 Atelier Jeunesse "Un été au Liban" avec Sofie Armache, éditions Alba


lundi 12 mars 2012

Entretien avec le cinéaste Malek Bensmaïl (4e et dernière partie)

Zahra Maldji a interviewé le cinéaste Malek Bensmaïl qu'elle avait rencontré à Paris lors d'une réflexion-présentation de son documentaire La Chine est encore loin. Aujourd'hui, nous publions le dernier volet de cette interview où il dit son rapport avec le cinéma et son choix du cinéma qu'il veut faire : "le cinéma qui dit des choses"...



Les mots de la fin

Zahra Maldji : Vos films se suivent et ne se ressemblent pas, qu’ils soient des films, des documentaires, des films-documentaires, des fictions ou des reportages. Qu’est-ce qui vous motive et qui vous amène à ces choix très éclectiques ?
Malek Bensmail : L’idée de construire, de construire une mémoire. Je cherche des sujets différents et qui amènent en tout cas l’idée d’une réflexion sur soi, de pousser un petit peu les tabous, de les transgresser petit à petit, d’une manière très douce pour que l’on avance sur une certaine idée de notre société. Après, la forme change à chaque fois, parce que je trouve plus intéressant de la changer.

Zahra Maldji : Néanmoins, vous avez un éventail très large, puisque vous touchez à tout. Vous avez une excellente presse, car vous suivez de près l’actualité d’ici et d’ailleurs, mais est-ce suffisant pour que vos œuvres soient mises en avant, en valeur et qu’elles aient une véritable audience auprès du public. Parce qu’au final, vos films ne sont pas des films commerciaux. Cela ne vous rend-il pas la tâche difficile pour leur sortie en salle ?

Malek Bensmail : Si, c’est un peu plus compliqué, mais j’ai envie de continuer à faire le cinéma que j’ai envie de faire, je pense que je ferai peut-être un jour un film commercial, mais je ne suis pas fan de ce cinéma. J’aime bien un cinéma qui dit des choses. Je pense que, comme pour tous les arts, l’important, c’est de pouvoir s’exprimer. On vient tout de même d’un pays où les choses ne sont pas exprimées. Certains de ceux qui font du cinéma commercial sont passés par un cinéma de questionnement. Je pense même à l’Europe. La France est passée au cinéma commercial parce qu’on a eu un nouvel art qui a questionné la guerre avec l’Allemagne, par exemple, qui a questionné un certain nombre de sujets. Je veux dire que c’est par ce biais-là que l’on peut aller vers le cinéma commercial. On ne peut passer par la naissance d’un pays directement par le cinéma commercial. Même le cinéma égyptien, avant, questionnait des histoires liées aux mœurs, au nassérisme. Il y a toujours eu un cinéma de questionnement avant d’arriver au cinéma commercial. Je peux m’inscrire dans ce type de cinéma et d’autres préfèrent le cinéma commercial.

Zahra Maldji : Que pensez-vous du cinéma algérien et quelles chances a-t-il de sortir du marasme dans lequel il croupit actuellement ?
Malek Bensmail : Disons qu’il n’est pas beaucoup aidé, qu’il n’y a pas de volonté politique, beaucoup de lenteurs bureaucratiques et cela, c’est la pire chose que l’on pût imaginer pour le cinéma, parce que cela freine la création. Quand on une idée, quand le projet est bon, quand le scénario est bon, il faut aller vite, sinon le cinéaste se fatigue, et les acteurs aussi. Il faut la création d’écoles, une multiplicité de visions, il faut ouvrir le champ médiatique. Quand on n’a qu’un champ médiatique, il n’y a pas de retour. Ce sont les mêmes choses qui sont ânonnées à la télévision algérienne. Comme on le voit dans mon film, l’enfant va chercher d’autres référents, soit au Moyen-Orient, soit en Europe. Pourquoi ne pas avoir ses propres référents avec ses diversités ? Une chaîne berbère, une chaîne algérienne, une chaîne de cinéma, une chaîne drôle, une chaîne francophone, un mélange de tout cela qui fait la diversité des algériens. Et cela permettrait sans doute aux enfants d’avoir envie de faire du cinéma ou du théâtre, de s’ouvrir sur le monde. Et tant que l’on n’a pas compris cela, et je reviens à ma phrase du début, à savoir que, tant que l’on n’a pas compris que système éducatif et culture doivent entrer dans des écoles extrêmement ouvertes et modernes, on n’y arrivera pas.

Zahra Maldji : Pour en terminer, pourquoi ce curieux titre, La Chine est encore loin ?
Malek Bensmail : Je laisse les gens le découvrir.

Propos recueillis par Z. Maldji


Bande Annonce du film

lundi 5 mars 2012

Invitation à la dédicace : Gaby Maamary signera "L'Esprit artiste" à Antélias


31e festival du Livre libanais du Mouvement culturel d'Antélias (Liban) : le 11 mars 2012, Gaby Maamary dédicace son livre L'Esprit Artiste : un carnet de notes composé de 60 croquis de l'auteur et "une centaine de pages blanches qui au fil de l'inspiration deviendront les vôtres" (Editions de la Revue phénicienne). 

Gaby Maamary, peintre et historien de l’art, a fait des études en Art sacré et en architecture d’intérieur (Docteur en Histoire de l’art à la Sorbonne) et travaillé le théâtre expérimental à la Faculté des Beaux-arts (Liban). 


Publié aux Editions de la Revue Phénicienne - Site : http://revuephenicienne.com/
Festival du Livre libanais - Site : http://www.mcaleb.org/fr/

samedi 3 mars 2012

Emna Belhaj Yahia : le déroulement des rubans mènera bien quelque part...



 « Jeux de rubans ». Que dire de ce roman ? D’abord, il y a le premier regard : une couverture qui suggère une sorte de passé aux teintes sépia, rappelant les temps anciens de la citadine Tunis, et ces coquelicots, fragiles, naissant le temps d’un jour pour nous faire nous souvenir que ce même temps-là passe, marquant le chemin de la vie avec ces portraits que la romancière tunisienne, Emna Belhaj Yahia, met en scène.

Ensuite, l'attention tournée vers trois femmes : Frida, Zubayda et Choukrane dont la stature se meut différemment au fur et à mesure du regard porté par la première sur les deux autres; mais Frida est au-devant de la scène bien que Zubayda, sa mère, est celle qui prend tout le champ visionnel. Pour ce qui est de Choukrane, on pourrait en fin de compte, penser qu'elle est présente accessoirement parce que l'oeil est rivé sur le voile qu'elle porte.

Puis, dans cet univers de regards au féminin, il y a deux hommes : Tofayl, le fils de Frida, Zaydun, le compagnon de Frida.

Il y a aussi Catherine, l’amie de Frida dont elle parle d’absence comme d’un mal d’affection : beaucoup de nostalgie et comme si elle est toujours près d’elle. Les deux amies se reverront des années plus tard alors que Frida est dans une chambre d’hôpital pour une maladie qui ne dit pas son nom...

... enfin, il y a aussi un intrus : le voile de Choukrane et de toutes ces femmes que Frida rencontre lors d’attentes devant les étals de légumes et de fruits ou dans les rues tunisoises. Frida est en proie à des sentiments contradictoires : son souci du respect de l’autre et son malaise grandissant, paniqué par ce voilage qui déborde de toutes parts, dans les magasins, les rues, les universités. Un regard  lourd de questionnements porté sur ce voile qui transforme les femmes en étrangères à leur corps, l’uniformisant pour mieux lui faire perdre son identité. Nous sommes loin de ce voile blanc, drapé tout en joliesse et féminité du dernier siècle ... il s’est fondu dans les murs blancs des maisons du soleil.

Le vieux Tunis est omniprésent ; les choses, les êtres se placent, bougent aisément, sans contraintes ni en tant que nécessités pour faire une histoire. Le jeu des rubans intervient, comme par accident bien que l’auteur rend présents les métiers du cru : les personnages sont là, avec leurs pensées emmagasinées dans les méandres de la réflexion contemplative, qui observe ces « femmes debout, cageots de fruits et légumes » ou cet éboueur qui a « beaucoup de tenue » et que Frida charge de veiller sur Zubayda, sa mère. Emna Belhaj Yahia déroule son ruban avec les gestes, la traversée des rues au pas de course ou au volant, avec les impressions qui font que « ça fait du bien de pleurer sur sa vie, toute seule, affalée sur son canapé ocre et sur son existence tout effilochée ». On aura compris, là, que c’est Frida qui parle. Une Frida qui « demande un miroir mais personne » ne l’entend...
 
Cependant, l’on ne dira pas plus... au lecteur de découvrir « Le jeu de rubans »

Emna Belhaj Yahia est l’auteur de deux autres romans, L’étage invisible et Tasharej et d’un ouvrage La Méditerranée tunisienne, cosigné avec Sadok Boubaker.
Elle sera présente pour une dédicace au Salon du livre 2012 de Paris (voir notre rubrique Salon du Livre) et l’invitée, le 8 mars 2012 à Bordeaux, de l’association Lettres du Monde.




Editions Elyzad : http://www.elyzad.com

Association Lettres du Monde : http://www.lettresdumonde.com

vendredi 2 mars 2012

Entretien avec le cinéaste Malek Bensmaïl (3e partie)



Comme précédemment indiqué (lire 1ère et 2eme parties - février 2012), Zahra Maldji a rencontré le cinéaste Malek Bensmail. Le réalisateur de La Chine est encore loin et Aliénations a bien voulu se prêter au jeu des questions-réponses de l'administratrice du site franco-algérien Lalla Ghazwana (1). Cette troisième partie parle essentiellement des protagonistes féminins rencontrées, interviewées pour les besoins du documentaire, un vrai travail de remontée dans le temps sur la période post-indépendance et l'après-indépendance.

Des hommes et des femmes

Zahra Maldji : On le (le personnage de Messaoud) voit dans le film ramasser les vieilles poteries qu’il nettoie avec comme de la tendresse et une certaine révolte ou sa chambre qu’il a transformée en musée et quand il vous a emmené voir ce fameux hôtel adossé à la montagne, le Transatlantique, très réputé à l’époque et qui s’est assez détérioré... ce qui est dommage...
Malek Bensmail : Il nous alerte un peu sur tout ce manque d’activités touristiques, plus d’hôtels, plus de cars, plus de touristes. Messaoud pose une question très essentielle, c’est que nous ne pouvons sortir de notre marasme que par la culture et le système éducatif. Tant que nous n’aurons pas compris cela, le terrorisme restera, la crise économique sera toujours là, parce que la pensée n’est plus là. Il n’y aura que des businessmen, des flics, des militaires, des terroristes.

Zahra Maldji : Et Rachida ? Comment avez-vous pu la convaincre de se « montrer » ?
Malek Bensmail : Rachida, c’est un personnage magnifique. C’est une personne qui a mis du temps à accepter d’être filmée. Elle m’a donné d’abord juste son dos, puis des éléments de son travail ; c’est elle qui m’a donné cette idée de structurer le film dans la temporalité de Rachida. J’ai essayé d’avoir d’autres femmes et je me souviens de deux femmes que je voyais lorsque, gamin, je passais avec mes parents. Elles vendaient des tapis et des bijoux et discutaient avec mes parents. Là, je ne trouve plus personne et la nouvelle génération est fermée. Les femmes se sont bien occupées de nous. Lors du tournage, lorsqu’elles nous voyaient passer avec les enfants, elles nous envoyaient des plateaux de gâteaux, de couscous. Nous étions nourris sans problème. Elles nous nourrissaient, nous surveillaient, veillaient sur nous en quelque sorte. Nous n’avons jamais vu les femmes des deux instituteurs ; pourtant, nous avons dormi chez eux, avons mangé chez eux. Quand j’ai dit à Rachida que je n’avais que les témoignages des hommes et que j’aimerais aussi avoir des témoignages de femmes, elle m’a répondu qu’elle allait voir, qu’elle allait être mon ambassadrice. Mais quand elle a vu qu’il n’y avait personne, elle a alors pris sur elle et m’a dit, « c’est moi qui vais témoigner, mais tu ne me filmes pas ». Je lui avais dit : « Mais si tu ne me donnes que ta voix, il faut bien que les gens voient que c’est toi qui parle ». Elle me répondit : « ce n’est pas grave, tu dissocies ma pensée de ma voix ». Une femme de ménage, me sortir une phrase de ce genre ! On reçoit des leçons et toujours des plus humbles. Ce sont les plus humbles qui nous ouvrent les yeux.

Zahra Maldji : Finalement, elle a accepté de se laisser filmer. Et quand on l’écoute, elle sort tout ce qu’elle avait sur le cœur et personne ne trouve grâce à ses yeux.
Malek Bensmail : Oui, mais, en même temps, elle les excuse, elle est tolérante, elle dit bien « j’excuse ces gens-là »...

Zahra Maldji : Elle les excuse mais, à un moment, elle traite bien les hommes de grands lâches, qui n’ont plus de « nif » ; qu’avant, ils étaient de vrais hommes... On revient aux anciens élèves de l’instituteur Monnerot. Vous a-t-il été facile de les retrouver ? Ont-ils accepté de témoigner sans difficulté ?
Malek Bensmail : Rien n’a été facile, nous avons mis du temps. J’avais demandé aux assistantes de les retrouver. A un moment donné, je me suis dit que ce serait dommage de ne pas les rencontrer, car je me suis aperçu que l’histoire de la révolution était ânonnée. J’ai donc demandé à l’instituteur s’il ne voulait pas que je ramène ces anciens élèves. Il a accepté et c’est comme cela que cette rencontre a eu lieu.

Zahra Maldji : C’était émouvant et, en même temps, ces jeunes élèves voyaient ces anciens pleurer leur instituteur, alors que c’était un enseignant français pendant la révolution et qu’ils les entendaient raconter leurs bons souvenirs de cette époque.
Malek Bensmail : C’est là que le film travaille sur la démystification, parce que tant d’autres disent le contraire. Et je crois que nous, nous devrons faire ce travail, nous, Algériens. Il faut démystifier un peu la révolution maintenant et travailler sur l’humain...

Démystifier

Zahra Maldji : Il y a beaucoup de temps forts dans votre film, mais il y a deux scènes qui nous laissent perplexes, pantois et nous questionnent. Ce sont la levée du drapeau et le cours dans l’école coranique. Parce que l’on a l’impression que les enfants sont complètement détachés de leur environnement et qu’ils ne font que rabâcher ce qu’ils ont ingurgité sans compréhension. Ces deux scènes sont terribles et même temps terrifiantes.
Malek Bensmail : Parce que je pars du principe que l’on nous montre une certaine réalité. C’est comme ici en France, quand on fait des choses par excès, ou on les impose par excès, c’est l’effet inverse qui en résulte, c’est de ne plus aimer le drapeau. Vous vous rendez compte, qu’en Algérie, on impose la levée du drapeau, que l’on baisse le soir, tous les jours, pendant cinq jours ! L’enfant, l’hymne, il ne veut plus le chanter, le drapeau, il en a ras-le-bol, et cela le gave. Et c’est la même chose pour l’école coranique, les sourates sont là aussi ânonnées, l’enfant ne les comprend pas. Que l’enfant, lorsqu’il est tout petit, doive apprendre l’alphabet par cœur, je le conçois, mais un enfant qui arrive au CM2, doit être capable de comprendre ce que veut dire une sourate, et non pas à réciter bêtement. Alors, comment voulez-vous après que l’on ne crée pas de terroriste ? Il n’y a aucune compréhension de la religion, de sa tolérance, de sa philosophie, de sa poésie. Les enfants ne comprennent rien aux sourates, à part de les réciter bêtement et c’est comme cela qu’ils sont malléables et manipulables.

Zahra Maldji : On arrive à la fin du film qui se termine par une scène qui aurait été ludique, si les filles n’étaient pas restées sur la plage, parlant cuisine, pendant que les garçons se baignaient. On n’est pas encore sorti de l’auberge, là !
Malek Bensmail : Non et il faut savoir une chose, c’est que les filles n’ont pu venir que parce que je suis intervenu ; il leur était interdit d’aller à la plage ! J’aurai pu outrepasser mon rôle de cinéaste et filmer le fait que l’on ne laisse pas ces filles aller à la plage. Les filles du village... Mais je ne pouvais pas, après avoir passé une année avec elles, après avoir partagé beaucoup de choses avec elles, les abandonner pour deux jours de liberté et, en même temps, donner une image négative. J’ai dû négocier avec les deux instituteurs, négocier avec le directeur, négocier avec les parents et, du coup, nous avons dû embaucher des femmes du village pour accompagner les fillettes, parce qu’ils avaient peur. Ils avaient peur de quoi ? Ce sont des petites gamines. Je suis désolé, j’ai vécu en Algérie, et j’ai participé à beaucoup d’excursions qui étaient mixtes. Il a donc bien fallu qu’il se soit passé quelque chose entre temps.

Zahra Maldji : Pour venir à un sujet sensible, pour ne pas dire tabou, que pensez-vous de cette « chasse aux sorcières » que l’on fait à la langue berbère, que l’on tente par tous les moyens d’éradiquer et de faire disparaître, et quand je dis langue berbère, je pense aussi au dialecte algérien, qui est bien méprisé aussi.
Malek Bensmail : C’est très juste ce que vous dites. Pour moi, je pense qu’il y a une réappropriation des langues maternelles, et les langues maternelles sont le berbère et l’arabe dialectal. Pour moi, c’est l’essentiel car c’est ce qui permet véritablement de donner à une nation une sorte de socle fort. Que l’arabe classique soit une langue étrangère au même titre que la langue française, oui, et qu’elle soit apprise d’une façon intelligente et qu’elle ne soit pas, encore une fois, ânonnée de n’importe quelle manière, que même dans les administrations on parle mal, à la télévision, on parle mal, que même les Egyptiens ne nous comprennent pas ni les Syriens, par exemple. Donc, à un moment donné, il faut se poser la question : que doit-on apprendre aux enfants ?  Et cette reconnaissance de l’arabe dialectal et du berbère est une reconnaissance vitale, parce qu’elle permet simplement à chaque Algérien de se reconnaître et d’être soi, alors que, pour l’instant, on a la haine de soi, c’est-à-dire que l’on est dans le repli de soi, du moment que l’Algérien n’a pas le droit de parler sa langue. Quand il passe de la rue, ou d’un espace privé, à un espace public où l’arabe classique est obligatoire, il ne sait pas le parler. Il y a là un vrai problème.

Zahra Maldji : Vous avez réalisé ce film en 2008, qu’est-ce qui fait qu’on ne l’a vu qu’en 2010 pour la première fois ?
Malek Bensmail : Il y a eu des problèmes financiers qui ont retardé la sortie du film.

Zahra Maldji : Entre ce film et Aliénations, sorti en 2004, il y a un grand écart, y a-t-il eu autre chose ?
Malek Bensmail : Oui, Le grand jeu, sur les élections présidentielles, qui a été censuré en France et en Algérie.

Zahra Maldji : Comme les autres ?
Malek Bensmail : Oui, de la même manière.

(à suivre)
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